Les Lumières, hier et aujourd’hui.

Les Lumières, hier et aujourd’hui (6 juin 2020)

Laurent Cournarie

Article intégral (11 pages) : https://philopsis.fr/archives-themes/le-commun/les-lumieres-hier-et-aujourdhui/

Que faut-il entendre exactement par “les Lumières” ? La question en contient en réalité deux autres, et interdépendantes : que furent les Lumières et que sont-elles encore pour nous ? 
Pour dire ce qu’elles furent, il faut tenter d’en préciser le projet. Et dire ce que sont les Lumières, c’est en analyser l’héritage et les critiques. Voici comment Jaurès présentait cet héritage au début des années 1920.
« C’est un libre souci de la vérité universelle, c’est la haine ou le dédain du préjugé, c’est l’incessant appel à la raison, c’est la large sympathie humaine qui va à tous les peuples et à toutes les races, surtout à tous les efforts de civilisation et de pensée, sous quelque forme et en quelque nation qu’elles se produisent ; c’est le besoin de tout comprendre et de tout harmoniser, de briser l’unité factice de la tradition pour créer l’unité vivante de la science et de l’esprit ; c’est l’inspiration encyclopédique et cosmopolite, la passion de la science et de l’humanité ; c’est le grand mouvement que les Allemands ont appelé l’Aufklärung, reflet du mot que le XVIIIe siècle français aimait tant et qui avait alors un éclat tout jeune et tout vif : les Lumières »[1].
Mais faut-il encore assumer cet héritage et le prolonger ou, au contraire, “oser” dans une fidélité paradoxale, le déconstruire et s’en défaire ? 
L’esprit et le projet des Lumières
Au fond, le débat sur les Lumières fait comme si on savait ce qu’elles sont. Les Lumières, c’est le rationalisme, l’humanisme, le progressisme, l’universalisme. La discussion concerne le rapport des Lumières et de la Modernité et se résume alors à peu près à un “pour ou contre” le rationalisme-humanisme-progressisme-universalisme.
“Pour” : l’universel, la raison, conservent encore un pouvoir émancipateur pour les hommes d’aujourd’hui, les minorités, les peuples dominés, etc. Donc Lumières = modernité.
“Contre” : l’universel, la raison ont produit la civilisation technique, le colonialisme “civilisateur”, c’est-à-dire un système généralisé de domination. Donc modernité ou post-modernité = anti-Lumières. 
Pourtant il n’est pas inutile de savoir ce que furent/sont les Lumières. Elles sont toujours actuelles, si elles sont une certaine idée de la philosophie comme critique pure (écrasez l’infâme), une certaine manière de pratiquer la philosophie plus qu’une doctrine philosophique[2] : « Qu’est-ce donc que les Lumières ? Suggérons la réponse suivante : une nouvelle appréhension de l’activité philosophique tout entière ordonnée à détruire collectivement le “préjugé” et contrainte de ce fait à s’inventer de nouveaux modes d’existence. Il y en eut beaucoup. C’est pourquoi l’on dit les Lumières. Et ce pluriel est une merveille »[3].
Si, au contraire, elles représentent effectivement le rationalisme-humanisme-progressisme-universalisme, on peut se demander, à partir de ses conséquences, s’il y a quelque chose à en sauver[4].  
On assimile souvent les Lumières à la philosophie des Lumières. Pourtant la philosophie des Lumières n’existe pas. Comme dit Binoche, « le syntagme est anachronique et les hommes du XVIII e siècle ne l’emploient pas car ils y auraient vu un pléonasme : les Lumières c’est la philosophie, et la philosophie, du moins celle qui vaut d’être pratiquée, ce sont les Lumières. Ensuite, et surtout l’anachronisme est redoutable car il suggère l’existence d’un ensemble doctrinal qui caractériserait en propre “les Lumières”. Comme cet ensemble est introuvable, on en conclut que les Lumières, au fond, ce n’est pas une philosophie, mais un ensemble de pratiques sociales »[5]


[1] Jean Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française, 2015, III, p. 14, cité par Stéphanie Roza, La gauche contre les Lumières, Fayard, 2020, p. 11.
[2] « Lutter contre les préjugés, c’est … toujours lutter contre la superstition et lutter contre la superstition, c’est … toujours, à un moment ou à un autre, d’une manière ou d’une autre, exhiber l’origine profane, qu’elle soit conjecturale ou empirique. Préjugé-superstition-origine : les Lumières tournent autour de ce triptyque qui en constituent le centre litigieux. » (B. Binoche, « Ecrasez l’infâme » — Philosopher à l’âge des Lumières, La Fabrique, 2018, p. 65).
[3] B. Binoche, ibid., p. 235.
[4] Il est d’ailleurs assez surprenant qu’en France qui se réclame parfois comme la patrie des Lumières et des droits de l’homme tiennent en si peu d’estime philosophique ses philosophes — au point de ne jamais les inscrire au programme de l’agrégation de philosophie comme auteurs principaux (ni Voltaire, ni Diderot, ni Montesquieu). Binoche énumère plusieurs obstacles à l’élision des philosophes des Lumières dans l’enseignement philosophique français : (a) la réduction des Lumières au sensualisme (ténèbres) ; (b) le partage des disciplines qui sépare littérature et philosophie ; (c) « l’ombre kantienne » ; (d) la réduction de la critique à la négativité (Hegel, Comte).
[5] Op. cit.p. 17.

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