Antique sagesse de la mémoire

Laurent Cournarie (2019)

Nous valorisons la mémoire parce que nous croyions qu’elle détient le secret de notre identité dans le temps. Parallèlement, notre modèle pédagogique moderne a minimisé ou décrié (Montaigne, Descartes, Rousseau) le rôle de la mémoire dans la connaissance. Ce faisant, nous avons oublié pour ainsi dire que la mémoire longtemps ne concernait pas l’individu, ne portait pas sur le passé ou sur le temps humain, n’avait pas pour objet l’identité personnelle. La mémoire était au contraire ce qui permettait à l’homme de surmonter sa position dans le temps. Pour le dire d’un mot, la mémoire était le vecteur de la sagesse. La sagesse était l’œuvre de la mémoire : sagesse philosophique, sagesse religieuse, sagesse mythique. Nous traiterons ici seulement de la sagesse philosophique et de la sagesse mythique, peut-être plus exotique pour nous.

La mémoire des principes et la gratitude envers le passé 

Toute l’éducation, dans le modèle traditionnel de la relation entre le maître et le disciple, repose sur un travail de mémoire. La sagesse n’est accessible que si le disciple s’entraîne à se remémorer les principes que lui a enseignés le maître. C’est particulièrement manifeste dans l’épicurisme. Il ne suffit pas d’avoir compris un principe, d’en avoir reconnu intellectuellement la vérité, encore faut-il le mettre en pratique pour qu’il transforme la vie ― ce qui n’est possible que par un exercice, intermédiaire entre l’enseignement théorique reçu et la pratique éthique individuelle. 

Dans la Lettre à Ménécée, Epicure conseilla à son disciple de méditer en se rappelant les éléments du bien vivre, en disant. Il l’engage à se souvenir que les dieux ne sont pas à craindre, que la mort n’est rien par rapport à nous, que les désirs sains sont limités, que la douleur est supportable. Le bien-vivre n’est accessible qu’à celui qui prend soin de soi ou de son âme. Mais le souci de soi exige un travail de mémoire des principes du bien-vivre. Il y a comme deux mémoires co- impliquées : la mémoire déclarative, sémantique en quelque sorte (se souvenir des principes) et une mémoire-habitude qui transforme la compréhension théorique en exercice pratique ― à laquelle il faut encore ajouter comme une troisième mémoire, la gratitude (to achariston) envers le passé, le bonheur vécu et l’amitié (Sentences vaticanes, 68) :

« Ce que je te conseillais sans cesse, ces enseignements-là, mets-le en pratique (pratte) et médite-les (meleta), en comprenant que ce sont là les éléments (stoicheia) du bien-vivre. (…) Habitue-toi (sunthetize) à penser que la mort n’est rien par rapport à nous. (…) Il faut encore se rappeler  que (mnèmoneuteon ôs) l’avenir n’est ni tout à fait nôtre ni tout à fait non nôtre … (…) Ces choses-là donc … médite-les (meleta) jour et nuit en toi-même et avec qui est semblable à toi, et jamais, ni en état de veille ni en songe, tu ne seras sérieusement troublé, mais tu vivras comme un dieu parmi les hommes. Car il ne ressemble en rien à un vivant mortel, l’homme vivant dans les biens immortels ». « Epicure à Pycthoclès, salut.

Cléon m’a apporté une lettre de toi, dans laquelle tu demeures en amitié avec nous, juste retour de notre intérêt pour toi ; tu essaies, non sans succès, de te rappeler les raisonnements (mnèmoreuein. . . dialogismôn) qui tendent à la vie heureuse, et enfin tu me demandes de t’envoyer, au sujet des météores, un exposé concis et récapitulatif  (suntomon kai euperigraphon dialogismon), afin de t’en souvenir facilement (radiôs mnèmoeuès). (…) Tâche donc de bien saisir ce qui suit, et, le tenant en mémoire, fais-en l’objet d’un étude diligente, ensemble avec les autres points traités dans le petit abrégé envoyé à Hérodote ».

On trouve chez les Stoïciens l’usage de carnets de notes (hypomnêmata) consacrés à cette appropriation des règles de vie, permettant de se remémorer la doctrine du maître et ainsi de pouvoir se conduire en toute circonstance de la manière la plus sage possible. Appartient à ce type d’écrit toujours sous la main pour une méditation philosophique quotidienne qui ne laisse jamais désemparé et au dépourvu, le Manuel d’Epictète. Les Pensées de Marc-Aurèle (et même les Lettres de Sénèque) sont également une mémoire portative pour rester droit et vivre en philosophe. 

Il ya donc une sagesse philosophique par la mémoire. Elle porte sur des principes abstraits, principalement la règle qui permet de surmonter la peur de la mort, à l’origine de toutes les passions vaines. La mémoire est ici impersonnelle : il s’agit d’être sage soi-même, pour être heureux/vertueux maintenant (Epicure), par un travail de remémoration patient, régulier non pas d’un passé, mais de certains principes. C’est ce qu’illustre la longue tradition du memento mori

Memento mori 

Memento mori : « souviens-toi que tu vas mourir ». 

L’expression enchaîne l’impératif à la 2ème personne et l’infinitif. Tu dois te souvenir que tu mourras. Il faut cet impératif, pour rappeler à chacun ce qu’il feint d’ignorer alors que c’est pourtant la certitude absolue : nous sommes tous promis à la mort. S’il est une certitude absolue et universelle, c’est que nous sommes mortels, que nous mourrons. Pourtant cette certitude ne dirige pas notre vie mais nous vivons en la fuyant. Heidegger, comme le rappelle Françoise Dastur (Heidegger et la question anthropologique, p. 22) dans un cours (Prolegomena zur Geschichte des Zeitbegriffs,Gesamtausgabe) où il aborde pour la première fois l’analyse de « l’être-pour-la-mort » soutient que la certitude du devoir-mourir fonde la certitude que l’existant a de lui-même : ce n’est pas le cogito sum qui constitue la certitude du sujet même, comme le voulait Descartes, mais bien sum moribundus, « je suis mourant ». C’est le moribundus, le « destiné à mourir » qui seul donne son sens au « sum », au « je suis » . 

Pourtant nous vivons comme si nous ne devions pas mourir. Nous savons que nous mourrons et refusons d’y croire. Comment faire pour que ce savoir, certain mais enfoui, dissimulé, nous rende sages ? Comment imposer ce savoir profond contre le divertissement quotidien ? Il faut précisément un devoir de mémoire : memento mori.

L’impératif de mémoire, en l’occurrence, contient plusieurs leçons de sagesse. Souviens-toi que tu vas mourir, …

donc méprise les (fausses) splendeurs du monde. Tout ici-bas est mortel : la puissance (libido dominandi), les sciences (libido sciendi), la beauté et le plaisir (libido sentiendi). C’est la leçon spirituelle du genre pictural des vanités — qu’on peut diviser en trois groupes selon que la peinture souligne le néant des arts, des livres, des sciences (sphère céleste, compas) et donc de la vie contemplative elle-même, ou seulement du pouvoir et des richesses (joyaux, armes, tulipes) ou des plaisirs de la vie (vin, pipe, instruments de musique, jeux). La leçon du memento mori peut-être alors purement spirituelle, morale ou supra-morale, car elle écarte du péché : « « In omnibus operibus tuis memorare novissima tua, et in aeternum non peccabis » (Siracide 7: 36) ― « Dans toutes tes actions souviens-toi de ta fin, et tu ne pécheras jamais ».

donc profite de la vie quand il est encore temps, concentre-toi sur le seul présent. Nunc est bibendum (Horace, Νῦν χρῆ μεθύσθην », « C’est maintenant qu’il faut s’enivrer », Alcée de Mytilène). C’est la leçon philosophique hédoniste du Carpe  diem.

donc n’oublie pas que nous sommes tous égaux dans et devant la mort qui ne fait aucune distinction sociale. Omnia mors aequat(Claudien). Ainsi une composition célèbre (Memento moriTête de mort avec les attributs du mendiant et du roimosaÏque pompéienne de la Maison des Maçons, I, 5, 2, Musée national archéologique, Naples) montre l’âme qui  roule sur la roue du destin mais l’équerre et le fil à plomb pointé sur le crâne place à égalité la condition du riche et du puissane (manteau pourpre et sceptre) et celle pauvre  (bâton et besace). 

Enfin, souviens-toi de mourir (mori, infinitif présent), …

donc n’oublie pas que la mort est le possible le plus propre de l’homme. C’est la leçon existentiale : la mort n’est pas la fin de la vie, mais le possible de chaque instant, l’impossible qui fonde le possible qui, lui-même, fonde l’existence.

Reste que la formule exprime une mémoire paradoxale : elle somme de se souvenir de cela même qui, par définition, n’a jamais été vécu en propre (en première personne) et n’appartient pas au passé. C’est une mémoire non-temporelle, anhistorique, sans passé ou mémoire qui n’est pas “du passé” (Aristote, De la mémoire, 449b15). C’est plutôt une mémoire “métaphysique” rappeler la finitude, le facticité première et universelle de la finitude. Ou alors c’est davantage une mémoire tournée vers l’avenir, l’avenir imminent du néant. La mort est proche ou toujours possiblement proche. Memento mori est une mémoire qui anticipe l’avenir, ou l’avenir certain du futur incertain.

C’est donc, finalement, plus une injonction de mémoire qu’une mémoire, si l’on récapitule ses caractères : mémoire sans expérience vécue ou sans passé propre, mémoire non-subjective, tournée vers l’avenir et appliquée au présent. 

Mais c’est l’impératif du Memento mori en lui-même qui est paradoxal, puisqu’il faut se souvenir que la mémoire est vaine. Le Memento mori relève de la mémoire car il lutte contre un oubli. Mais cet oubli est le fruit non pas d’une mémoire défaillante, mais d’une insouciance. Elle relève du même procédé et de la même formule que le maître antique adresse à son discipline, on l’a vu (Habitue-toi…). L’oubli ne porte pas sur une expérience passée, injustement perdue mais sur une manière de vivre. Cet oubli a la forme d’une ignorance. C’est une mémoire sans souvenir. Il faut se rappeler, mais il n’y a pas de souvenir à se rappeler. C’est bien un rappel mais comme un avertissement, comme un rappel à l’ordre et non comme le rappel (reviviscence) d’un contenu d’expérience tombé dans l’oubli. C’est une mémoire sans contenu désigné, non “quidditative” (quoi) mais purement “quodditative” (le fait que) : se rappeler non ceci ou cela, mais que la vie est éphémère et mortelle.

C’est une mémoire si paradoxale qu’elle en est même la négation. Car à quoi bon se souvenir puisque la mort anéantit toutes les mémoires ? L’impératif de la mémoire s’impose contre l’oubli : la mémoire est toujours une victoire sur l’oubli. Mais s’il dépend de moi d’oublier ou non ma condition mortelle, il ne dépend pas de moi de ne pas mourir. Mémoire, où est donc ta victoire sur l’outil quand la puissance d’oubli est la mort elle-même ? La mémoire de la mort est à son tour défaite par la mort qui l’annule définitivement. C’est ce que souffle Marc-Aurèle  dans certaines de ses plus frappantes Pensées pour soi-même :

« Bref, souviens-toi de ceci : dans très peu de temps, toi et lui, vous serez morts ; et, bientôt après, rien, pas même votre nom, ne restera » (IV, 6).

« Considère, par exemple, les temps de Vespasien, tu y verras tout ceci : des gens qui se marient, élèvent des enfants, deviennent malades, meurent, font la guerre, célèbrent des fêtes, trafiquent, cultivent la terre, flattent, se montrent arrogants, soupçonneux, conspirent, souhaitent que certains meurent, murmurent contre le présent, aiment, thésaurisent, briquent des consulats, les souverains pouvoir. Eh bien ! toute la société de ces gens-là n’est plus ! » (IV, 32)

« Tout est éphémère, et le fait de se souvenir, et l’objet dont on se souvient » (IV, 35).

« Alexandre de Macédoine et son muletier, une fois morts, en sont réduits au même point. Ou bien ils sont été repris dans les raisons génératrices du monde, ou bien ils ont été pareillement dispersés dans les atomes » (VI, 24).

« Bientôt tu auras tout oublié ; bientôt tous t’auront oublié » (VII, 21).

Je me fais un devoir de me souvenir, comme dans un sursaut de l’esprit contre le destin. Mais ce devoir et cette mémoire ne sauvent pas de la loi générale de l’anéantissement. Moi qui me souviens de moi, toi qui te souviens de moi si ma mémoire défaille, serons morts bientôt. Je me souviens, mais j’aurai bientôt perdu la mémoire de moi-même et de ceux que j’aime. On se souviendra un temps de moi, mais à l’échelle du temps cosmique, toute cette mémoire est un néant. Mon nom disparaîtra, comme les épitaphes indéchiffrables des tombes abandonnées. Ma mémoire est éphémère comme son objet. Impuissance de la mémoire à retenir la vie contre la mort. La mémoire ne retient rien. Vanité que la mémoire, vanité que les Vanités qui dénonce les vanités, vanité que le memento moriVanitas vantatis.

Divine mémoire

Mais il y a encore une sagesse supérieure de la mémoire, sans injonction, qui libère de la finitude, en déchirant en quelque sorte le voile du temps. La mémoire n’est pas la faculté de se souvenir et de rappeler le passé, mais de se relier à ce qui précède le temps, à l’éternité ou au temps d’avant le temps de l’incarnation ou de l’existence personnelle. La vocation originaire de la mémoire n’est la connaissance du passé mais le salut de l’âme par la sauvegarde de la vérité. 

Cette conception de la mémoire n’est pas la nôtre depuis longtemps, mais elle fut celle de l’Antiquité archaïque. Autant nous humanisons et psychologisons la mémoire, autant les Anciens Grecs l’ont divinisée ainsi que la réminiscence dans une vaste mythologie. Ce faisant, c’est un tout autre rapport à la vérité qui est institué. La mémoire est « une fonction qui touche à de grandes catégories psychologiques, comme le temps et le moi. Elle met en jeun ensemble d’opérations mentales complexes, avec ce que cette maîtrise comporte d’effort, d’entraînement et d’exercice. Le pouvoir de remémoration … est une conquête ; la sacralisation de Mnèmonsunè marque le prix qui lui est accordé dans une civilisation de tradition purement orale comme le fut, entre le XIIe et le VIIIe siècles, avant la diffusion de l’écriture, celle de la Grèce. Encore faut-il préciser ce qu’est cette mémoire dont les Grecs font une divinité. Dans quel domaine, par quelle voie, sous quelle forme s’exerce le pouvoir de remémoration auquel préside Mnèmosunè ? Quels événements, quelle réalité vise-t-il ? » (J.P. Vernant, « Aspects mythiques de la mémoire et du temps », p. 110). Qu’est-ce que se souvenir et se ressouvenir quand la fonction de la mémoire est divinisée ? De quoi y a-t-il mémoire et de quoi doit-il y avoir réminiscence ?

Mnèmosunè est une déesse titane, sœur de Cronos et d’Océanos, mère des Muses dont Clio donc mais aussi de Thalia (comédie), de Melpomène (tragédie), de Terpsichore (poésie lyrique et danse) pour la poésie. Le poète, comme c’est bien connu, est littéralement “enthousiaste”, inspiré du dieu, interprète de Mémoire. Le poète est en communication avec le divin : il a un don de voyance des choses insaisissables aux autres mortels, et inconnaissables pour eux sans lui. La même expression s’applique au devin Calchas chez Homère et à Mnèmosunè chez Hésiode (Théogonie) : elle sait et chante « tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera ». Mémoire est dépositaire du savoir et de la sagesse (puisqu’elle couvre l’intégralité du temps). La différence entre le devin et le poète est que le premier doit répondre à des questions sur le futur, quand la parole (le chant) du second porte presqu’exclusivement sur le passé. Mais alors il ne s’agit pas du passé individuel ni même du passé en général (comme le cadre vide du temps dans le passé) mais de l’ancien temps intégral, ccd « l’âge héroïque ou, au-delà encore, l’âge primordial, le temps originel.

De ces époques révolues le poète a une expérience immédiate. Il connaît le passé parce qu’il a le pouvoir d’être présent au passé. Se souvenir, savoir, voir, autant de termes qui s’équivalent. Un lieu commun de la tradition poétique est d’opposer le type de connaissance qui appartient à l’homme ordinaire : savoir par ouïe-dire reposant sur le témoignage d’autrui, sur des propos rapportés, à celui de l’aède en proie à l’inspiration et qui est, comme celui des dieux, une vision personnelle directe. La mémoire transporte le poète au cœur des événements anciens, dans leur temps » (Vernant, op. cit., p. 112).

Savoir c’est avoir vu (οἶδα, je sais, càd “j’ai vu”) mais savoir ou avoir vu c’est donc avoir su par la mémoire. Le poète possède la sagesse parce qu’il avoit le passé dans son présent même comme Ion qui, dans son extase, se transporte au temps des héros. Il revit le passé et le redonne comme présent :

« SOCRATE 

Eh bien, dis-moi donc ceci, Ion, et ne me cache rien de ce que je demanderai. Lorsque tu déclames habilement l’épopée et que tu frappes au plus haut point les spectateurs, soit quand tu chantes Ulysse qui bondit sur le seuil, apparaît aux prétendants et verse toutes ses flèches devant ses pieds, ou Achille s’élançant à la poursuite d’ Hector, ou l’un des passages touchants qui concernent Andromaque, Hécube ou Priam, as-tu donc alors ta raison, ou bien es-tu hors de toi-même et ton âme ne croit-elle pas, dans son enthousiasme, assister aux événements dont tu parles [535c] qu’ils se passent à Ithaque ou à Troie ou n’importe quel endroit ?

ION 

Comme il est clair, l’exemple que tu m’as donné, Socrate ! Je te répondrai sans te rien cacher. Quand je déclame un passage qui excite la pitié, mes yeux se remplissent de larmes ; quand c’est un passage effrayant ou terrible, la peur fait dresser mes cheveux tout droits sur ma tête et mon cœur palpite. » (Platon, Ion, 535 bc)

L’opposition entre le sage ou le savant et le non savant passe ainsi par le don ou l’absence du don de la mémoire. Aussi le poète, le devin, ou le roi de justice sont-ils des « maîtres de vérité » selon l’expression de Marcel Détienne et de J.-P. Vernant (Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, 1967). La vérité n’est pas une propriété de l’énoncé, mais procède de l’autorité sacrée de l’énonciateur parce qu’il a le privilège de la mémoire. 

La vérité (aléthèia) serait donc un “désoubli” plutôt que le non caché (a-lanthanô). L’idée de fond est ici, en quelque sorte, que la mémoire est plus que la mémoire. Elle a beau être une faculté psychologique, elle n’est pas une faculté de connaissance comme les autres. On en retrouve encore quelque chose parmi les Modernes, chez Proust ou chez Bergson. La mémoire est plus que ce dont le sujet se souvient : le sujet a dans la mémoire le secret de la totalité de ce qu’il est et c’est par la mémoire qui ne perd rien qu’il peut se retrouver pleinement. La mémoire est comme la faculté d’une immortalité immanente. De cette vie en cette vie même, elle conserve tout.

Mais, dans l’Antiquité, elle aurait été principalement une faculté “métaphysique” (mythe) ou la faculté d’une connaissance métaphysique (Platon), donnant accès à l’immortalité ou à la connaissance de l’immortalité. Immortalité par la mémoire, mort par l’oubli. Vernant insiste justement sur cette transcendance de la mémoire par rapport au temps, qui se traduit aussi bien, mais différemment, dans les mythes cosmologiques que dans les mythes eschatologiques. 

Dans les mythes cosmologiques, Mémoire permet de remonter à l’origine des temps, au passé primordial, et ainsi de rompre avec l’âge infernal de la 5ème race de fer : la mémoire du passé est la condition de l’oubli des maux du temps présent (cf. Hésiode,Les Travaux et les jours, 176sq).

Dans le contexte des mythes eschatologiques, Mémoire ne chante plus le passé primordial, mais la destinée des âmes, le cycle des naissances et des morts. Cette fois, elle n’est plus le moyen de connaître le secret des origines qu’elle révèle mais elle est « le moyen d’atteindre la fin du temps, de mettre un terme au cycle des générations » (Vernant, p. 119), càd répond à la quête du salut pour l’âme. Les mythes eschatologies entraînent une inversion du sens de l’oubli. Alors que l’oubli est, traditionnellement symbole de mort : c’est en buvant au fleuve Oubli (Lèthè) que l’âme rejoint le monde d’errance des morts, il devient ici symbole de retour à la vie. L’oubli est toujours funeste, mais non plus parce qu’il accomplit pleinement la mort (en faisant perdre le souvenir de la lumière et de la vie), mais parce qu’il replonge l’âme qui se réincarne dans le cycle du devenir. Autrement dit, l’oubli réassigne l’âme à la temporalité, là où la mémoire lui permettait d’y échapper. Le salut de l’âme passe par la purification qui passe par la mémoire de ses vies. Au contraire, l’oubli condamne l’âme à la malédiction de ne jamais atteindre le telos, la fin du cycle des douleurs qui accompagnent toute incarnation. Le salut de l’âme, càd la sortie hors du temps, passe par l’ascèse de la remémoration des vies antérieures. C’est encore ce qu’on retrouve dans la fameuse théorie platonicienne de la réminiscence. Chez Platon, l’âme doit éviter de boire les eaux du Lèthè qui lui font perdre le souvenir des vérités éternelles. Et inversement, connaître pour l’âme ici-bas, c’est se ressouvenir de ces vérités intelligibles. Autrement dit, le mal c’est l’ignorance, qui a la forme de l’oubli : le bien c’est le savoir, qui a la forme de la réminiscence.

La théorie de la réminiscence de Platon présente ainsi un double aspect : une dimension rationaliste parce qu’elle intervient en réponse au problème de l’acquisition du savoir et contre le raisonnement éristique qui entendait démontrer qu’il est impossible d’apprendre : soit on sait ce qu’on apprend et on n’a pas besoin de l’apprendre ; soit on ne le sait pas et on ne peut pas reconnaître ce qu’il faut apprendre. Toutefois, cette réflexion sur l’origine de la connaissance se fait sous la forme d’un mythe qui, explicitement, se réinscrit dans une tradition poétique et religieuse très ancienne. La théorie donc associe un versant épistémologique et un versant mythique (transmigration des âmes) ― qui reste en elle-même assez énigmatique puisqu’elle apparaît seulement trois fois dans l’œuvre, et jamais sous le même aspect.

La réminiscence s’opère bien dans le temps, mais n’a pas le temps pour objet. Et le passé qu’elle retrouve est en réalité un présent latent dans l’âme. Ainsi savoi,r c’est se réapproprier ce qu’on savait en l’ayant oublié. Dans le Ménon, la réminiscence est présentée d’abord comme un mythe ― du moins comme un enseignement religieux (orphique et pythagoricien) et poétique (81b-c) — et ensuite l’entretien avec le jeune esclave est censé lui apporter une démonstration (82a sq). Il faut un esprit jeune et un esclave, càd un jeune esprit sans éducation, pour que la preuve soit concluante. Si un esclave, jeune, sans instruction est capable de trouver la solution d’un problème mathématique (la duplication d’un carré donné), alors toute âme peut apprendre et connaître ce qu’elle ignore, ce qui n’est possible que si l’âme possède en elle le savoir, ce qui n’est possible, à son tour, que si l’on suppose une vie antérieure à la vie empirique, ce qui implique in fine l’immortalité de l’âme. Dans le Ménon, l’enchaînement est présenté dans l’ordre inverse : immortalité de l’âme (selon les prêtres et les poètes) ―> savoir complet de l’âme ―> savoir = ressouvenir ―-> réfutation de l’argument (paresseux) sophistique. 

Cependant, dans le Ménon, l’objectif de Platon est bien de constituer non pas une théorie de l’immortalité de l’âme mais une théorie métaphysique de la connaissance : la connaissance est une réminiscence, le vrai concept du savoir est la réminiscence (savoir c’est se ressouvenir). Là où l’on croit apprendre ce qu’on ne savait pas, on réactive un savoir antérieur oublié. Donc la théorie de la connaissance est ici métaphysique (savoir métempirique) et cette théorie métaphysique de la connaissance s’opère au bénéfice de la mémoire. Le logos est lui-même subordonné à la mémoire. A l’appui de cette lecture épistémologique et rationaliste de la théorie de la réminiscence on peut souligner deux arguments. D’une part la possibilité d’apprendre, càd de se ressouvenir est une possibilité d’essence de l’âme. D’autre part, Socrate suggère que le ressouvenir d’une seule vérité suffit pour rendre à l’âme toute la mémoire de son savoir antérieur : « En effet, toutes les parties de la nature étant apparentées, et l’âme ayant tout appris, rien n’empêche donc qu’en se remémorant une seule chose, ce que les hommes appellent précisément “apprendre“, on ne redécouvre toutes les autres, à condition d’être courageux et de chercher sans craindre la fatigue » (81d). Autrement dit non seulement apprendre c’est se ressouvenir, mais tout le savoir est en principe réactualisable à partir d’un seul acte de réminiscence. Voici un long extrait de Vernant qui peut servir de résumé ces analyses :

« La place centrale accordée à la mémoire dans les mythes eschatologiques traduit une attitude de refus à l’égard de l’existence temporelle. Si la mémoire est exaltée, c’est en tant que puissance réalisant la sortie hors du temps et le retour au divin. (…) Là où la mémoire est objet de vénération, on exalte en elle soit la source du savoir en général, de l’omniscience, soit l’instrument d’une libération à l’égard du temps. Nulle part elle n’apparaît liée à l’élaboration d’une perspective proprement temporelle. Elle n’est pas non plus en rapport avec la catégorie du moi. Mémoire toute impersonnelle, la Mnèmosunè qui préside à l’inspiration poétique ne concerne pas le passé de l’individu ; quant à celle qui, dans les milieux de sectes, répond au besoin nouveau d’un salut individuel, elle n’est pas non plus orientée vers la connaissance de soi, au sens où nous l’entendons, mais vers une ascèse purificatrice qui transfigure l’individu et l’élève au rang des dieux.

Sortie du temps, union avec la divinité : ces deux traits de la mémoire mythique, nous retrouvons dans la théorie platonicienne de l’anamnèsis. Chez Platon, le ressouvenir ne porte plus sur le passé primordial ni sur les vies antérieures ; il a pour objet les vérités dont l’ensemble constitue le réel. Mnèmosunè, puissance surnaturelle, s’est intériorisée pour devenir dans l’homme la faculté même de connaître. Autrefois instrument d’ascèse mystique, l’effort de remémoration vient maintenant se confondre avec la recherche du vrai. Cette identification a sa contrepartie : pour Platon, savoir n’est pas autre chose que se souvenir, ccd échapper au temps de la vie présente, fuir loin d’ici-bas, faire retour à la partie divine de notre âme, rejoindre un “monde des Idées“ qui s’oppose au monde terrestre comme cet au-delà avec lequel Mnèmosunè établissait la communication.

Dans la théorie de Platon la pensée mythique se perpétue autant qu’elle se transforme. L’anamnèsis n’y a pas pour fonction de reconstruire et d’ordonner le passé ; elle ne porte pas sur chronologie d’événements, elle révèle l’Etre immuable et éternel. La mémoire n’est pas “pensée du temps“, elle est évasion hors de lui. Elle ne vise pas à élaborer une histoire individuelle où s’attesterait l’unicité du moi ; elle veut réaliser l’union de l’âme avec le divin. (…)

La mémoire platonicienne a perdu son aspect mythique : l’ anamnèsis ne ramène plus de l’au-delà le souvenir des vies antérieures. Mais elle conserve, dans ses rapports avec la catégorie du temps et la notion d’âme, une fonction analogue à celle qui était exaltée dans le mythe. Elle ne cherche pas à faire du passé, en tant que tel, un objet de connaissance. Elle ne vise pas à organiser l’expérience temporelle ; elle veut la dépasser. Elle se fait l’instrument d’une lutte contre le temps humain, qui se découvre comme un pur flux, comme le domaine héraclitéen du panta rei. Elle lui oppose la conquête, par l’anamnèses, d’un savoir susceptible de transformer l’existence humaine en la rattachant à l’ordre cosmique et à l’immutabilité divine. Au moment où s’affirme la préoccupation du salut individuel, l’homme en cherche la voie dans son intégration au tout. Ce qu’il attend de la mémoire, ce n’est pas la conscience de son passé, mais le moyen d’échapper au temps et de rejoindre la divinité.

De notre analyse des mythes de mémoire et de ceux en subsiste dans les débuts de la philosophie grecque, une conclusion se dégage : il n’y a pas de lien nécessaire entre le développement de la mémoire et les progrès de la conscience du passé. La mémoire apparaît antérieure à la conscience du passé et à l’intérêt pour le passé comme tel. On aperçoit à l’aube de la civilisation  grecque comme une sorte d’enivrement devant la puissance de la mémoire ― mais il s’agit d’une mémoire autrement orientée que la nôtre et qui répond à d’autres fins. (…) Chez Aristote … la mémoire, mnhmh, et la réminiscence, anamnhsis, sont différenciées, la première étant le simple pouvoir de conservation du passé, la seconde son rappel volontaire effectif. Mais l’une et l’autre apparaissent nécessairement liées au passé ; elles sont conditionnées par un laps de temps ; elles impliquent une distance temporelle, la distinction d’un antérieur et d’un postérieur. (…)

N’ayant plus l’Etre pour objet, mais les déterminations du temps, la mémoire se trouve ainsi déchue de la place qu’elle occupait au sommet de la hiérarchie des facultés. Elle n’est plus qu’un paqos de l’âme qui, par son union avec le corps, est plongée dans le flux temporel. Entre l’intellection ― nohsis ― et la perception du temps, il y a une incompatibilité radicale qui retranche la mémoire de la partie intellectuelle de l’âme et la ramène au niveau de sa partie sensible.

Chez Aristote plus rien ne rappelle la Mnèmosunè mythique ni les exercices de remémoration destinés à libérer du temps et à ouvrir la voie vers l’immortalité. La mémoire apparaît maintenant incluse dans le temps, mais dans un temps qui reste, pour Aristote encore, rebelle à l’intelligibilité. Fonction du temps, la mémoire ne peut plus prétendre révéler l’être et le vrai ; mais elle ne peut non plus assurer, concernant le passé, une véritable connaissance ; elle est moins en nous la source d’un savoir authentique que le signe de notre incomplétude : elle reflète les insuffisances de la condition mortelle, notre incapacité à être intelligence pure » (J.-P. Vernant, op. cit., p. 127-136)

Mémoire et écriture

On ne saurait mieux valoriser la mémoire que Platon. C’est par la mémoire qu’on sait et c’est par la mémoire qu’on peut savoir tout ce qu’on sait. Pour achever de prendre toute la mesure de cette théorie métaphysique de la mémoire, il est pertinent (comme le fait A. Abensour, La mémoire, GF, 2014, p. 52) de comparer le passage sur la réminiscence du Phèdre et la critique de l’écriture à la fin du même dialogue. Ce qui est critiqué dans l’écriture, c’est au fond l’oubli de la mémoire métaphysique. L’écriture est une invention qui prétend soulager la mémoire. Mais la mémoire qu’elle facilite n’est pas la réminiscence mais la remémoration. L’écriture est un moyen prodigieux pour se rappeler ce qu’on se dispense de conserver dans sa mémoire : c’est un puissant moyen de se remémorer. Mais se remémorer par l’écriture ce n’est pas seulement atrophier la mémoire en ne l’exerçant plus, c’est oublier que la mémoire est le viatique de l’âme pour la connaissance. Autrement dit, la remémoration c’est l’oubli. Le signe écrit (sêma) est le tombeau (sêma) de l’âme.

A la fin du dialogue, Platon fait raconter à Socrate une histoire égyptienne, qui présente mythiquement l’invention de l’écriture, et qui lui sert de prétexte pour dénoncer ses effets pervers. Le dieu égyptien Theuth, après avoir créé la géométrie, le calcul, les dés, le jeu de trictrac et les caractères de l’écriture, soumet au roi de Thèbes Thamous ses inventions. Il se vante en inventant l’écriture d’avoir trouvé le moyen de la mémoire (mnêmê) et de l’instruction (sophia ) pour les Égyptiens. Le roi le fait déchanter :

« Celle-ci apportera l’oubli dans les âmes de ceux qui l’apprendront, car ils n’exerceront plus leur mémoire ; en effet, à cause de leur confiance dans l’écrit, c’est de l’extérieur et par des caractères étrangers, non de l’intérieur et par eux-mêmes, qu’ils se remémoreront. Tu as donc trouvé un remède efficace non pour la mémoire, mais pour le rappel. Quant à l’instruction, tu en procures aux élèves l’apparence, non la réalité. Devenus en effet érudits sans enseignement, ils paraîtront très avisés tout en manquant généralement de réflexion, et seront difficiles à vivre, se croyant instruits sans l’être vraiment. » (275a)

“του̂το γὰρ τω̂ν μαθόντων λήθην μὲν ἐν ψυχαι̂ς pαρέξει μνήμης ἀμελετησίᾳ, ἅτε διὰ -pίστιν γραφη̂ς ἔξωθεν ὑπ’ ἀλλοτρίων τύπων, οὐκἔνδοθεν αὐτοὺς ὑφ’ αὑτω̂ν ἀναμιμνῃσκομένους: οὔκουν μνήμης ἀλλὰ ὑπομνήσεως φάρμακον ηὑ̂ρες. σοφίας δὲ τοι̂ς μαθηται̂ς δόξαν, οὐκἀλήθειαν πορίζεις: πολυήκοοι γάρ σοι γενόμενοι ἄνευ διδαχη̂ς πολυγνώμονες [ εἰ̂ναι δόξουσιν, ἀγνώμονες ὡς ἐπὶ τὸ pλη̂θος ὄντες, καὶ χαλεποὶσυνει̂ναι, δοξόσοφοι γεγονότες ἀντὶ σοφω̂ν.”

La critique platonicienne de l’écriture en conjugue en réalité plusieurs.

Atrophie de la mémoire par manque d’exercice (ameletèsia). L’écriture dispense l’esprit de se souvenir, il délègue l’effort de mémorisation au texte. L’écriture comme un aide-mémoire sans mémorisation.

Production d’une apparence de savoir : l’écriture laisse croire qu’on peut savoir sans remémoration personnelle. En outre, le texte exerce même par lui-même un effet de persuasion, induit une croyance ― comme l’image dont il est parent (cf. Lettre VII et la suite en 275b : « ce qu’il y a de terrible, en effet … dans l’écriture, c’est aussi … qu’elle ait véritablement tant de ressemblance avec la peinture ») ― qui a pour effet inévitable de troubler l’âme. 

Mémoire morte contre mémoire vivante de la parole ou du dialogue. Pensée morte de l’écrit contre pensée en acte de la parole. Comme l’image, le texte produit une apparence de pensée vivante, qui se contente de dire toujours la même chose si on l’interroge, une fois pour toutes : « tu croirais que les discours écrits pensent ce qu’ils disent. Mais si on leur parle en désirant apprendre des choses qu’ils disent, c’est une seule chose et toujours la même qu’ils signifient »  (275d).

Mémoire pragmatique contre mémoire métaphysique. Le texte est une mémoire externe, certainement très précieuse pour les activités sociales, mais qui rend inutile la réminiscence. Il faut opposer le rappel (upomnesis) ― upo, “sous” a une valeur péjorative ― et le préfixe ana dans anamnesis qui indique une remontée au principe. D’une part, il y a dans upomnesis l’idée d’un rappel forcé, dirigé, qui n’épouse pas la spontanéité de l’âme (“faire se souvenir“ et non “se souvenir“). D’autre part et surtout, l’écriture ne permet pas à l’âme de s’éveiller ou de se réveiller à l’Intelligible. Elle condamne d’emblée l’âme à suivre l’opinion déposée dans le texte. L’écriture c’est la mémoire soumis à la doxa. Ainsi l’écriture est comme la réfutation de la réminiscence. L’écriture donc au moment même où elle favorise la remémoration plonge l’âme dans l’oubli de l’être et des vérités intelligibles. 

Toute cette critique s’organise autour d’un système d’opposition :

mémoire-remémorationmémoire-réminiscence
extérioritéintériorité
passivitéactivité
écritureparole
opinionsagesse

Cette critique de l’écriture pourrait étayer cette idée souvent discutée, d’un enseignement oral et ésotérique du platonisme contre l’enseignement exotérique des dialogues écrits.

Mais on peut dire que l’Occident n’a pas suivi la leçon de Platon, qui a conçu l’écriture comme le moyen d’accroître la mémoire ― et le savoir : car l’écriture n’est pas seulement une invention pour capitaliser des informations, elle permet aussi de les manipuler (calcul logique), pour faire progresser les connaissances. Autrement dit, l’écriture est en même temps mémoire et symbolisme. Elle inscrit le travail de mémoire dans un dynamisme cognitif. Tant et si bien que c’est l’image de la mémoire qui est soumise à révision par le dynamisme cognitif de l’écriture. 

De plus en plus, la mémoire est pensée sur le modèle d’une construction ou d’une reconstruction plutôt que sur celui du dépôt (cf. Augustin dans les Confessions), de l’archivage des informations. Les sciences cognitives abandonnent progressivement le paradigme de l’encodage et du décodage, de la conservation et du rappel de l’information, pour mettre l’accent sur les circuits et les réseaux neuronaux qui s’activent dans l’acte mnésique et sont en perpétuel changement. Il faut penser la mémoire non pas de manière statique mais de manière dynamique. 

Il y aurait immensément à dire sur le rapport mémoire-écriture, tant la question de la mémoire est un chapitre essentiel de l’histoire humaine. On dit que la nature de l’homme est culturelle. Autrement dit, l’adaptation au milieu se fait pour l’homme par l’artifice de la culture. Or la médiation culturelle n’est rien d’autre que l’invention de la mémoire, réductible à ces trois actes au cours de l’histoire : écrire, enregistrer, numériser. La mémoire naturelle est sans doute l’origine de la mémoire. Qu’est-ce que se souvenir ? Comment se souvient-on ? Il reste beaucoup de choses à découvrir sur le fonctionnement de la ou des mémoire(s). Mais l’histoire de l’humanité est l’histoire d’une invention continuée de mémoire, càd la création amplifiée et modifiée d’une mémoire artificielle toujours plus performante. Et l’invention de l’écriture aura été certainement un moment capital de cette histoire. 

On peut faire une dernière remarque. Le rapport entre mémoire et écriture se joue aussi dans l’autre sens, par l’analogie entre la mémoire et l’écriture. L’écriture est depuis longtemps la métaphore pour se représenter la mémoire. C’est l’image de la tablette de cire qui a été communément utilisée pour décrire la mémoire (chez Platon et chez Aristote) : l’âme est une cire, et les sensations qui y déposent leurs empreintes ou leurs traces sont comme les idéogrammes ou les lettres d’une écriture. Aujourd’hui la mémoire d’un ordinateur est constitueé par un code informatique. Donc il faut dire autant que l’écriture est une mémoire que la mémoire est une écriture. Platon le reconnaît lui-même. Aussi ne fait-il peut-être pas exactement le procès de l’écriture en elle-même. On lit plus loin ceci : « Socrate ― Qu’est-ce à dire ? Devons-nous envisager, pour un autre discours, frère du précédent et légitime celui-là, dans quelles conditions il a lieu et de combien il surpasse l’autre par la qualité et la puissance de sa sève ? (…) C’est celui qui, accompagné de savoir (met epistèmès), s’écrit (graphetai) dans l’âme de l’homme qui apprend, celui qui est capable de se défendre lui-même et qui, d’autre part, sais parler aussi bien que se taire devant qui il faut » (276a). Ce passage laisse supposer qu’il y aurait une écriture directe dans l’âme, sans la médiation du texte, comme l’effet même du logos quand celui-ci est actuel, vraiment vivant, càd dialogique. Ce serait une écriture sans l’effet de l’écriture, une écriture qui s’efface comme écriture, comme trace, comme médiation, contenue immédiatement dans l’activité de l’âme elle-même. C’est très exactement ce préjugé qui constituerait, selon Derrida (De la grammatologie, Paris, les Éditions de Minuit, 1967), la matrice métaphysique de la rationalité occidentale : l’idée qu’il y aurait des entités purement idéales et immatérielles dans l’esprit humain ou divin ou dans un lieu intelligible, au-delà de tout signe. Si l’on veut penser la mémoire, il faut admettre l’empire de la trace, càd la généralisation de l’écriture. La mémoire signe de la primauté de l’écriture. Archi-écriture de la mémoire ?

Bibliographie

Hésiode, Théogonie ; Des travaux et des jours
Platon, Ion ; Ménon ; Phèdre
Aristote, De la mémoire
Marc-Aurèle, Pensées pour soi-même
Epicure, Lettre à Ménécée
Heidegger, Prolegomena zur Geschichte des Zeitbegriffs,Gesamtausgabe, 1925
Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, Maspéro, 1965
Vernant, Détienne, Les maîtres de vérité dans la Grèce arcahïque, Maspero, 1973
Derrida, De la grammatologie, Minuit, 1967
Dastur, Heidegger et la question anthropologique, Louvain, Peeters, 2003
Abensour, La mémoire, GF, 2014

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