La fin du travail d’avant l’IA

Laurent Cournarie (2020)
Article intégral https://nxu-thinktank.com/la-fin-du-travail-davant-lia/

Résumé. L’idée de fin du travail ne date pas de l’IA. Mais qu’est-ce qu’une société de la fin du travail : la promesse d’un temps libéré pour l’éapouissement humain (socialisme) ou la condition d’une activité productive accrue (libéralisme) ?

« Toute personne croyant qu’une croissance exponentielle peut durer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste » (Kenneth Boulding, économiste).

La fin du travail n’est pas une idée neuve. Elle ne date pas de l’IA. Peut-être celle-ci, en révolutionnant les modes de production et l’organisation sociale du travail, annonce-t-elle une autre fin du travail. Mais les contours de cette fin du travail par l’IA restent bien difficiles à déterminer. Le présent article ne s’aventure pas sur ce terrain et fait un pas de côté ou en arrière. Il tente de préciser la manière dont cette question a été débattue dans la philosophie sociale et politique contemporaine, avant l’IA. Tout n’est peut-être pas complètement obsolète dans ces analyses, tant le travail continue à “travailler” la société comme son imaginaire et son réel profonds. Que penser donc de la société contemporaine à partir de la fin du travail ? Mais le travail peut-il vraiment prendre fin ou sous quelles formes ? Eclairer, voire anticiper la révolution du monde du travail par l’IA c’est ainsi se poser cette question sans détour : un sens ou un projet de société peut-il survivre à la fin du travail ?

La société après la société du travail ?

Il y a, sur ce sujet, deux attitudes théoriques connues. La première, la plus ancienne, considère que le travail domine le monde. La vraie ou première mondialisation, c’est la domination du monde par le travail. C’est l’idée d’Ernst Jünger dans le livre Le travailleur qu’il rédige au sortir de la première guerre mondiale. Cette vision est reprise et relayée par Heidegger dans la « Question de la technique »[1]. Qu’est-ce qui donne visage au monde, quel est l’ultime sens de l’être dans l’histoire ? Pour Jünger, c’est le travail, ou plutôt la figure (Gelstalt) du travailleur qui “configure” le monde. Mais ce que cette forme exprime, c’est la puissance, la domination technique du monde (Heidegger). Autrement dit, la configuration du monde par le travailleur ou par la domination du travail, c’est l’affirmation planétaire de la volonté de puissance. « La technique est la manière dont la figure du travailleur mobilise le monde »[2]. Mais comment interpréter la domination de la figure du travailleur ? Est-ce la réponse adaptée à la montée du nihilisme moderne par lequel « les plus hautes valeurs se dévalorisent » (Nietzsche, La volonté de puissance) ? Comme le soupçonne Heidegger, cette vision héroïque du travail et/ou de la technique relève de la technique sans pour autant en apercevoir l’essence et la menace[3]. Par là-même, le travail loin d’être un contre-nihilisme ne serait, paradoxalement, que la figure ultime du nihilisme moderne. La domination du monde par le travail ne fait pas sens. 

La seconde fait notre actualité. Car, contrairement à l’hypothèse métaphysique sur le travail de la première attitude, ce qui est effectif, ce n’est pas la domination du travail mais sa disparition : l’irrésistible effacement du travail humain, de moins en moins nécessaire, la technique semblant rendre toujours un peu plus superflu l’homme au travail. L’ultime paradoxe de la société moderne serait marqué par la régression du travail sous la domination technique : la technique contre le travail. La fin du travail et la figure obsédante du chômeur ont succédé à la domination du travail et à la figure du travailleur.

Pourtant, cette version alternative pose la même question du nihilisme. De quel monde la fin du travail sera(it)-il la fin ? Evénement désespéré ou avènement d’une autre histoire ? Que faire de soi au monde, du monde autour de soi, du monde partagé, dès lors que la perspective du plein emploi pour tous s’évanouit définitivement comme la dernière des illusions perdues ? L’homme ne peut vivre sans actualiser ses potentialités pratiques dans des activités. Mais si le travail qui a rempli ce besoin vient à finir, quel devient le sens du monde humain ?

H. Arendt fixe la radicalité de la crise. La société moderne aura été ce type inédit de société qui a érigé le travail en valeur fondatrice, effaçant progressivement de la mémoire l’antique indignité du travail et renversant même l’axiologie traditionnelle qui privilégiait la contemplation (theôria) et l’action (praxis). Le travail est devenu l’unique activité ou sa forme la plus accomplie, censée permettre à l’homme d’accomplir l’essence de son humanité. Ce qui se laisse dire de plusieurs manières : par le travail, l’homme s’arrache à la nature, construit le monde de la culture, objective sa conscience, réalise effectivement sa liberté, etc. La société moderne est ainsi (ou s’est pensée comme) une société du travail. Mais que vaut une société de travail exposée au chômage de masse ? Y a-t-il, pour l’humanité du travail, situation plus désespérante ou plus malheureuse que d’être privé de travail ?

« C’est une société de travailleurs qu’on va délivrer des chaînes du travail et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté… Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire prives de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire »[4].

Dès lors, la fin du travail qui faisait la valeur de l’homme et de l’histoire n’annonce-t-elle pas la fin du sens même ? A moins que la crise du travail, au lieu d’augurer la fin de l’histoire, n’inaugure une post-histoire positive : une société de la sortie du travail. La fin du travail est-elle une catastrophe ou l’occasion de rompre avec l’utopie moderne du travail, pour repenser un projet et un modèle de la société plus humaine ? Car, indéniablement, la signification de la crise du travail n’est pas seulement économique puisque, aussi bien, c’est la rationalisation strictement économique de l’existence qu’elle sanctionne. Ce qui se dit sous l’expression de fin du travail, c’est au moins une crise de visibilité d’un futur pour la société.

« La crise est, de fait, autrement fondamentale qu’une crise économique et de société. C’est l’utopie sur laquelle les sociétés industrielles vivaient depuis deux siècles qui s’effondre. Et j’emploie utopie dans le sens que la philosophie contemporaine donne à ce terme : la vision du futur sur laquelle une civilisation règle ses projets, fonde ses buts idéaux et ses espérances. Qu’une utopie s’effondre, c’est toute la circulation des valeurs réglant la dynamique sociale et le sens des pratiques qui entre en crise. C’est cette crise que nous vivons. L’utopie individualiste nous promettait que le développement que le développement des forces productives et l’expansion de la sphère économique allaient libérer l’humanité de la rareté, de l’injustice et du mal-être ; qu’ils allaient lui donner, avec le pouvoir souverain de dominer la nature, le pouvoir souverain de se déterminer elle-même ; et qu’ils allaient faire du travail l’activité à la fois démiurgique et auto-poiétique en laquelle l’accomplissement incomparablement singulier de chacun est reconnu – à la fois droit et devoir – comme servant à l’émancipation de tous.

De cette utopie il ne reste rien. Cela ne veut pas dire que tout est désormais vain et qu’il ne reste qu’à nous soumettre au cours des choses. Cela veut dire qu’il nous faut changer d’utopie ; car tant que nous resterons prisonniers de celle qui s’effondre, nous demeurerons incapables de percevoir le potentiel de libération que la mutation présente contient et d’en tirer parti en imprimant à cette mutation son sens »[5].

Mais le concept de « fin du travail » est-il simplement descriptif ou déjà idéologique ? Son emploi ne peut-il dissimuler soit la volonté de déréguler le marché du travail pour augmenter la productivité tandis que son déni traduirait un manque de réalisme historique ? Entre le socialisme qui ne peut se résoudre à faire le deuil de la centralité du travail et le néolibéralisme pressé d’en finir avec lui en l’identifiant avec l’activité, est-il concevable d’enchanter la fin du travail ?

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