Corps et existence : philosophie(s) du corps


Corps et existence : philosophie(s) du corps

Laurent Cournarie
18-05-22
Article complet : https://philopsis.fr/archives-themes/le-corps/corps-et-existence-philosophies-du-corps/


Où suis-je quand je pense ?
Cette question aurait semblé absurde à Descartes qui assurait, dans sa deuxième méditation, que « je suis précisément une chose qui pense ». Je suis sans doute autre chose qu’une chose qui pense. Mais c’est d’une manière contingente ou accessoire, accidentellement, car si je pense ce que je suis, précisément, c’est-à-dire essentiellement, je dois reconnaître que je ne suis qu’une chose pensante. Autrement dit, mon essence n’est pas d’être ce corps dont je dis qu’il est le mien et qui m’accompagne dans la vie. Je suis par/avec mon corps mais ne suis pas mon corps. La subjectivité, qui permet d’énoncer de manière absolument certaine, « je suis », « j’existe », se confond rigoureusement avec l’acte (subjectif) de penser. Le corps n’intervient pas dans l’identité de mon être. Le corps est extérieur au sujet. Où je suis, le corps n’est pas ; ou le corps est, je ne suis pas. Mon corps passe entièrement du côté de l’objectivité des corps. Pour ainsi dire, je suis l’absence de tout corps…

Cette dissociation du sujet et du corps, si surprenante pour nous parce qu’elle nie la corporéité ou le vécu en propre du corps, renvoie à une position métaphysique profonde : le dualisme. Ici le corps, la matière, là l’âme et l’esprit. Le dualisme est une thèse métaphysique qu’on peut qualifier de spiritualiste et souvent d’idéaliste. La question du corps traverse et partage ainsi, dans une vaste « gigantomachie », toute l’histoire de la philosophie en deux lignées de penseurs : la ligne de Platon (à Hegel), la ligne de Démocrite (à Marx). « La grande question fondamentale de toute philosophie, et spécialement de la philosophie moderne, est celle du rapport de la pensée à l’être »1. Ou bien la pensée et les perceptions ne sont pas une activité du corps mais d’une âme capable de penser et cet attribut permet de reconnaître à l’esprit, d’une manière générale, « un caractère primordial … par rapport à la nature »2, c’est-à- dire à la matière : l’être au sens premier se dit de l’esprit et c’est pourquoi pour expliquer la nature, l’humanité a, en vertu du même préjugé, supposé qu’elle était le produit de l’Esprit divin, voire d’un Principe supérieur à l’Intellect (Un). Au contraire, le matérialisme est un monisme (il n’y a que la matière qui est l’unique forme d’être : être = être matériel, c’est-à-dire être un corps), qui affirme par conséquent l’antériorité de la matière sur l’esprit. L’esprit n’est pas une autre région de l’être, mais une différence dans l’être : « le monde matériel, perceptible par les sens, auquel nous appartenons nous-mêmes, est la seule réalité, et que notre conscience et notre pensée, si transcendantes qu’elles nous paraissent, ne sont que les produits d’un organe matériel, corporel, le cerveau. La matière n’est pas un produit de l’esprit, mais l’esprit n’est lui- même que le produit le plus élevé de la matière »3. Le matérialisme soutient que tout est corps ou matière, y compris l’esprit, et que la connaissance que tout est corps est le fondement commun de la science et de la morale, affranchies de toute théologie. Au contraire, l’idéalisme est originellement, voire “idéologiquement” une position religieuse, source de toutes les illusions et de toutes les superstitions, engendrée par le préjugé et chargée de le conforter : l’Esprit (Dieu en tant qu’esprit) justifie la thèse métaphysique de la transcendance de l’esprit sur la matière. 

Souci de l’âme, mépris du corps 

La lignée idéaliste commence avec Platon, notamment dans le Phédon. Socrate fait comprendre à son vieil ami Criton, contre les pratiques de la religion grecque, qu’il se désintéresse du sort réservé à son cadavre. Qu’on en fasse ce qu’on voudra, qu’on l’enterre ou qu’on le brûle, peu importe puisque de ce corps, Socrate aura disparu. L’identité personnelle ne consiste pas dans le corps qui n’est qu’une enveloppe charnelle, mais dans l’âme qui, elle, est promise à l’immortalité. L’homme c’est son âme — ou plutôt l’âme en lui4 — le corps n’étant qu’un compagnon provisoire et plutôt embarrassant. Le corps est dit « chose mauvaise », insensée, cause de tous les maux. Le corps n’est pas seulement le siège de certains plaisirs, il est aussi l’origine des sensations, c’est-à-dire d’un certain mode de connaissance. Si la sensation est une connaissance fausse ou portant sur un objet illusoire5, le corps représente un obstacle au savoir, et donc se libérer du corps, c’est libérer la possibilité d’une connaissance supérieure. « Et quand il s’agit de se mettre à penser ? Le corps fait-il, ou non, obstacle, quand, poursuivant une recherche, on s’avise de l’y associer ? »6.

(…)

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