P. Vesperini : l’histoire déconstructrice de l’histoire de la philosophie hellénistique

Laurent Cournarie (2018)

Après un livre consacré à Marc-Aurèle (Droit et mélancolie, Verdier, 2016) où il montre ce dernier ne fut ni philosophe ni stoïcien, P. Vesperini propose une vaste étude à Lucrèce, sous-titrée « Archéologie d’un classique européen » (Fayard, 2017). Il ne s’agit pas d’une biographie, d’une monographie, ou d’une histoire de la réception de Lucrèce et, encore moins, d’une analyse commentée du De rerum natura. C’est un projet historique original et déroutant qui conduit une lecture déconstructrice des mythes sur les philosophes antiques et qui propose une autre lecture de l’Antiquité hellénistique. 

Deux citations peuvent aider à comprendre le propos et la méthode : « donner du son aux ombres (Louis Robert) ; « il faut tout lire » (Michel Foucault). D’un côté, il s’agit de comprendre comment un texte vit et d’essayer ainsi de reconstituer comment le savoir circule au cours des siècles, en le contextualisant aussi précisément que possible. Pour ce faire, il faut mener l’enquête en ne négligeant aucun fait ni aucun témoignage, même le plus décalé par rapport à la littérature spécialisée et scientifique (en l’occurrence sur Lucrèce). Ce qui passe pour de l’érudition dans cette entreprise est en fait une forme de reportage le plus détaillé, dans un esprit finalement positiviste tout à fait assumé.

Ainsi en suivant cette démarche, on découvre que Lucrèce n’est pas un philosophe qui recourt à la poésie pour exposer la doctrine philosophique d’Epicure (poésie didactique) mais un poète professionnel répondant à une commande de Mémmius, aristocrate en fin de carrière, qui par-là espère voir son nom éternellement commémoré. Mémmius n’est pas seulement le destinataire du Poème, vite évacué dans les commentaires, sous prétexte qu’on ne sait à peu près rien de lui.  En fait, c’est le commanditaire, sénateur de cette République aristocratique romaine, où la culture grecque est “cultivée” par toute l’élite. 

Mais si le Poème est une œuvre de commande, il faut se demander comment et pourquoi il a été commandé et écrit ? Alors on découvre que Mémmius est proche du chef de l’école épicurienne à Rome, un certain Patron, que c’est donc un homme qui associe à son prestige d’aristocrate l’épicurisme. L’épicurisme du Poème se déplacerait de l’auteur à son commanditaire-dédicataire. Lucrèce n’aurait pas de conviction philosophique particulière (comme Marc-Aurèle). C’est un artiste, non un philosophe. Donc il faut lire le Poème comme un poème et non comme une œuvre philosophique. Ou il ne faut plus lire Lucrèce comme un philosophe romain exposant sa philosophie ou, en disciple zèlé, la philosophie d’Epicure. Il faut rompre avec (le préjugé d’) une certaine hiérarchie des disciplines, par exemple entre la poésie et la philosophie. Lucrèce est un poète et non un philosophe faisant de la poésie pour exposer la philosophie épicurienne, càd une sorte de vulgarisateur de l’épicurisme. Ce qui n’ôte rien à son mérite mais donne plutôt l’occasion de montrer comment une œuvre d’art fonctionne, comment le jugement esthétique n’a besoin d’aucun prétexte philosophique. 

Plus largement, cette méthode d’histoire appliquée à l’histoire de la philosophie antique corrige notre vision de la philosophie antique et de la pratique du savoir antique. En effet, on se méprend sur la culture hellénistique si l’on néglige le fait que cette culture ignore la séparation des disciplines (philosophie, politique, poésie, géométrie, histoire, etc.) — Vespérini parle de la « ronde des savoirs », et que le savoir est y toujours un objet de plaisir. 

On mesure donc les déplacements ou les effets de déconstruction. 

  • Lucrèce n’est pas un philosophe mais un artiste.
  • La vérité du texte n’est pas conceptuelle mais contextuelle. 
  • Le savoir est une pratique sociale plutôt qu’une théorie de la vérité
  • Non seulement la philosophie antique ne correspond pas à ce qu’on désigne aujourd’hui sous ce terme, mais l’histoire de la philosophie cesse d’apparaître comme l’histoire des problèmes philosophiques. 

Autrement dit, cette histoire de la philosophie antique aboutit à une contre histoire philosophique de la philosophie antique. 

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