Transhumanisme et finitude

Laurent Cournarie (mai 2017)
https://nxu-thinktank.com/wp-content/uploads/2017/05/L.Cournarie-Transhumanisme..finitude.pour_.NXU_.pdf

La nature désigne l’ensemble des choses qui existent sans intervention humaine et spontanément en vertu d’elles-mêmes. Est naturel ce qui vient de lui-même à l’existence et s’y maintient par lui-même (c’est le sens grec de phusis). La nature est précisément ce principe qui produit et qui, par là même, rend intelligible de telles conditions d’existence propre — aussi la nature a-t-elle pu longtemps représenter un modèle normatif pour l’agir humain. La nature humaine de son côté désigne un ensemble de traits universels propres à tous les êtres humains mais à eux-seuls. Cela les distingue à la fois de l’infra-humain (animal) et du supra-humain (divin). Ces définitions de la nature et de la nature humaine qui sont assez largement répandues dans le sens commun sont si l’on veut aristotéliciennes.

Mais y a-t-il une nature humaine ?

La critique est venue au XXè s. de l’anthropologie (l’homme est essentiellement un être culturel). Elle est aussi issue de l’existentialisme (l’universalité est de condition). Selon l’anthropologie fondamentalement la culture est à la fois le principe de constitution et de variation de l’humanité (diversité) qui se substitue à l’évolution. Selon l’humanisme existentialiste, chaque sujet a à être son être en assumant les limites constitutives (a priori) de la condition humaine (mort, corps, autrui, travail…).

« Les situations historiques varient : l’homme peut naître esclave dans une société païenne ou seigneur féodal ou prolétaire. Ce qui ne varie pas, c’est la nécessité pour lui d’être dans le monde, d’y être au travail, d’y être au milieu d’autres et d’y être mortel. Les limites ne sont ni subjectives ni objectives ou plutôt elles ont une face objective et une face subjective. Objectives parce qu’elles se rencontrent partout et sont partout reconnaissables. Elles sont subjectives parce qu’elles sont vécues et ne sont rien si l’homme ne les vit. C’est-à-dire détermine librement dans son existence par rapport à elles. »

Depuis quelques années, ce qu’on appelle le “transhumanisme” vient contester l’humanisme dans sa double composante. L’homme se tiendrait dans les limites d’une essence ou d’une existence.

Or le transhumanisme renonce à cette symbolisation de la finitude. La finitude est strictement négative. Toute limite est faite pour être dépassée. L’humanité a vocation non pas à interroger et à constituer le sens possible de l’existence humaine dans l’assomption et l’immanence de ses limites naturelles, ce qu’elle a toujours fait religieusement (par la discipline de l’obéissance) ou philosophiquement (par la quête de la sagesse), mais à transcender grâce à ses pouvoirs technologiques ces limites. La finitude n’est plus ce qui doit être préservé et sauvegardé parce qu’elle constituerait la condition de possibilité du sens (de l’) humain, mais elle est subie comme un fait de nature. Là où la philosophie contemporaine a pu “transcendantaliser“ la finitude (la facticité d’une condition comme origine et horizon de constitution du sens), le transhumanisme la (re-)naturalise pour mieux la dépasser technologiquement.

Aussi Fukuyama (philosophe, économiste et chercheur en sciences politiques), adversaire déclaré du transhumanisme rapproche-t-il le transhumanisme des mouvements contemporains de libération politique et sociale (anti-racisme, anti-colonialisme, anti- sexisme, anti-spécisme …). Là où il s’agissait de faire recouvrer à des victimes des droits dont elles avaient été privées par domination et discrimination (femmes, noirs, animaux…), il s’agit pour l’humanité de se libérer de l’évolution elle-même : « Selon les “transhumanistes” les êtres humains doivent arracher leur destinée biologique au processus aveugle de l’évolution par variation aléatoire et adaptation et passer, comme espèce, à l’étape suivante »4. La victime ce n’est plus un groupe ou une catégorie d’individus, mais le genre humain lui-même et l’oppresseur, le processus aveugle de l’évolution par variation aléatoire. Dès 1999 Max More rédigeait une lettre à « Mère nature » dont une traduction partielle : « Mère Nature, nous te sommes vraiment trèsmeilleur de tes forces. Mais, sans vouloir te manquer de respect, concernant la constitution de l’homme, tu n’as pas toujours bien travaillé. Tu nous a faits vulnérables aux maladies et aux blessures. Tu nous obliges à vieillir et à mourir, au moment où nous atteignons peu à peu précisément la sagesse. Et tu as oublié de nous fournir le mode d’emploi explicitant comment nous fonctionnons!… Ce que tu as créé est magnifique, certes, mais pourtant profondément déficient… Nous avons décidé qu’il était temps d’améliorer la constitution de l’homme… Nous ne le faisons pas de gaité de cœur, sans crainte ni respect, mais nous le faisons prudemment, intelligemment, avec le dessein de nous améliorer… Dans les décennies qui viennent, nous chercherons à faire une série de modifications de notre constitution… Nous ne tolèrerons pas plus longtemps la tyrannie de l’âge et de la mort… Nous élargirons le champ de nos perceptions… Nous améliorerons notre organisation et nos facultés nerveuses… Nous remodèlerons notre structure motivationnelle, comme notre réceptivité émotionnelle… Nous nous programmerons nous-mêmes génétiquement et gagnerons la maîtrise de nos processus biologiques et neurologiques. »

Ainsi si “la nature” a fait des hommes les maîtres de la terre, leur a assuré une longévité appréciable, les a dotés d’un cerveau complexe, de capacités intellectuelles et affectives, elle les a aussi condamnés en même temps à des limites biologiques, cognitives et peut- être morales (vieillissement, maladie, mort, instincts égoïstes…). Or il appartient à l’humanité de s’affranchir (les 7 amendements soulignés en italiques) de ces limites naturelles et de l’évolution (qui a le double défaut de procéder par hasard et lentement) par la technologie ou les nouvelles combinaisons possibles des nouvelles technologies.

On peut peut-être distinguer deux courants majeurs du transhumanisme : un courant cognitiviste (transhumanisme superinformatique) et un courant biologique (transhumanisme superbiologique5).
Le premier transhumanisme s’attache à augmenter les performances du cerveau humain. Il repose sur deux thèses simples en elles-mêmes :

1 c’est le cerveau qui pense
2 penser c’est traiter de l’information, c’est-à-dire calculer.
Donc cerveau = pensée = computation.
En admettant ces prémisses (que d’aucuns interprètent comme un réductionnisme), il devient théoriquement (au moins) possible d’envisager le téléchargement d’un esprit (d’un cerveau donc) dans une machine ou dans des supports multiples. Si penser est manipuler des signes représentant des objets, alors il est indifférent qu’un esprit (un programme computationnel) dépende d’un cerveau (dans un corps biologique) ou d’un ordinateur. Autrement dit, l’identité de l’esprit est indépendante du support matériel. L’avantage du téléchargement d’un esprit sur support informatique sera ou serait l’accès à une immortalité computationnelle (copies de sauvegarde de soi-même). Ce transhumanisme (dont les chances de réalisation sont peut-être nulles) a ainsi l’ambition de nier les limites de la finitude sur laquelle s’était déployée par exemple en philosophie la phénoménologie existentielle (Merleau-Ponty) : il serait possible d’être sans « être-au-monde », d’exister sans la condition d’un corps (un acosmisme), de penser sans une conscience incarnée.
L’autre humanisme (superbiologique) vise plutôt à dépasser la mortalité (qui avait été redéfinie donc positivement dans la philosophie contemporaine (Heidegger) comme une dimension constitutive de l’être de l’homme, même comme son possible indépassable et le plus propre (Sein zum Tode6) : « Au fur et à mesure que notre savoir et nos savoir-faire se développeront, le potentiel pour la bioamélioration deviendra illimité. Grâce aux miracles combinés de la Superbiologie, nous commencerons à améliorer nos corps et nos esprits en direction de limites que seule notre imagination pourra déterminer »7. No limit.
Le transhumanisme pose évidemment de nombreuses questions et au moins deux principales :

(a) Le transhumanisme est-il un humanisme (G. Hottois) ?
(b) Et même sans adhérer au programme transhumaniste d’immortalité, se pose la question de l’amélioration de l’être humain : (b) voulons-nous rester humains et que signifie être humain ? Le trans-humain est-il le post-humain, voire l’in-humain ? Après tout, guérir les de l’amélioration de l’être humain : (b) voulons-nous rester humains et que signifie être humain ? Le trans-humain est-il le post-humain, voire l’in-humain ? Après tout, guérir les maladies, compenser les déficits biologiues, cognitifs appartient au projet de la science moderne. Le transhumanisme (un certain transhumanisme au moins) serait donc le prolongement de l’humanisme rationaliste8.

Mais on peut toujours se demander s’il n’est pas naïf de croire que les innovations bio- cyber-neuro-nano…-technologiques se contenteraient d’améliorer les performances de la même humanité. En modifiant si profondément le système technique et donc la société dans laquelle nous serions appelés à vivre, n’auraient-elles en fin de compte pour seul mérite, peut-être radicalement irrationnel, de permettre l’adaptation des hommes aux effets dévastateurs (physiques, psychologiques, sociaux, environnementaux) induits par la recherche de l’amélioration technique de l’être humain ? Le transhumanisme, projet, utopie ou idéologie ? S’agit de transformer le même homme, de l’augmenter ou de former autre chose que l’homme ? Peut-on faire l’un sans faire l’autre ? C’est à l’aune de ces défis que nous devons penser ou ce sont ces défis qu’ils nous faut penser.

1 Nous suivons et résumons partiellement l’essai de G. Hottois, Le transhumanisme est-il un humanisme ? 

2 Sartre, L’existentialisme est un humanisme, p. 68-69.
3 Sartre, ibid., p. 21.

4 F. Fukuyama, “Transhumanism”.

5 Young, Designer Evolution. A transhumanist manifesto. 

6 Heidegger, Etre et temps, § 52.

7 Young, ibid., p. 37.

Bibliographie

Bostrom, N. (2005). « A History of Transhumanism ». Journal of Evolution and Technology, vol. 14, no 1, avril. http://jetpress.org/volume14/bostrom.html
Fukuyama, F. (2004). « Transhumanism », Foreign Policy, September 1. http://www.foreignpolicy.com/articles/2004/09/01/transhumanism.

Heidegger, M. (1986), Etre et temps. Gallimard
Hottois, G. (2014). Le transhumanisme est-il un humanisme ?. Académie Royale de Belgique.
Marchesini, R. (2002). Post-human. Veros nuovi moelli di esistenza. Bollatin Boringhieri.
More, M. (1999). A Letter to Mother Nature. http://strategicphilosophy.blogspot.fr/2009/05/its-about-ten-years- since-i-wrote.html.
Sartre, J.-P. (1970). L’existentialisme est un humanisme. Nagel.
Young, S. (2006). Designer Evolution. A transhumanist manifest, New York, Prometheus Books.

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