Contre la méthode — Sur l’anarchisme et le relativisme épistémologiques

Laurent Cournarie (23 mai 2020)
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Il n’y a pas de science sans méthode. Mais d’une part il n’y a pas une mais des méthodes scientifiques. D’autre part il n’y a pas de méthode pour déterminer quelle méthode est la bonne. Autrement dit, le pluralisme méthodologique risque d’entamer la consistance de l’idée même de science et sa différence avec le mythe. C’est la thèse de l’anarchisme épistémologique soutenue par Paul Feyerabend dans Contre la méthode. Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance (1975). L’anarchisme épistémologique justifie le relativisme et le constructivisme épistémologiques, assez en vogue aujourd’hui[1].


[1]Cf. P. Boghossian, La peur du savoir, Sur le relativisme et le constructivisme de la connaissance, 2009, éd. Agone.
En 1996, des archéologues découvrent des restes d’anciens indiens d’Amérique du Nord, susceptibles de faire progresser la connaissance des origines de ces peuples. Ils sont interdits de fouille par décision de justice après que plusieurs tribus ont obtenus, en prenant appui sur une loi Fédérale de 1990, que les restes soient enterrés à nouveau, sans possibilité d’authentification. Très vite l’affaire prend un tour polémique, donnant lieu à une sorte de créationnisme indien, remettant en cause l’hypothèse qui fait consensus parmi les archéologues selon laquelle les ancêtres des Indiens d’Amérique seraient venus d’Asie centrale en passant par le Détroit de Béring, il y a plus de 10 000 ans. Ce que les mythes indiens contredisent qui racontent qu’ils sont les ancêtres du peuple bison qui a toujours vécu en Amérique, après avoir surgi d’un monde souterrain peuplé d’esprits. Ainsi un représentant officiel d’une tribu de Sioux vivant au Dakota du Sud, Sébastien LeBeau, déclare : «nous n’avons jamais demandé à la science de faire une détermination de nos origines. Nous savons parfaitement d’où nous venons. Nous descendons du peuple Bison. Les Bisons sont sortis des profondeurs de la terre, après que des esprits surnaturels ont rendu ce monde habitable pour les hommes. Si les Non-Indiens préfèrent croire qu’ils descendent du singe, c’est leur affaire. Mais essayez seulement de me trouver cinq Lakotas qui croient dans la théorie de l’évolution ! » (cité par P. Boghossian).
L’affaire a divisé les savants, relatée et relayée dans un article de Johnson Georges (« Indian Tribes’ Creationists Thwart Archeologists », New York Times, 22 octobre, 1996). Un anthropologue (Clément Meighan) a suggéré que les Indiens étaient les principaux perdants parce que c’est une partie de leur histoire qui risquait de disparaître. Mais à l’inverse, d’autres prennent le parti des tribus indiennes, en soulignant comme le professeur d’histoire Vine Deloria (Earth, White Lies : Native Americans and the Myth of Scientific Fact, Fulcrum Publishing, 1997) que la science est devenue une religion (un système de croyances), que l’hypothèse de la migration par le Détroit de Béring relève du « folklore scientifique ». Un spécialiste (Roger Aymon) des tribus zunis (Nouveau Mexique et Arizona) s’exprima pour rappeler que « la science n’est qu’une des différentes manières de connaître le monde » que le point de vue des Zunis était « tout aussi valide que le point de vue archéologique à propos de ce qu’est la préhistoire ». Un autre professeur dans le même sens « rejette l’idée que la science soit une manière privilégiée de concevoir le monde », en ajoutant de manière ambiguë : « ce qui ne veut pas dire que cela n’est pas une manière importante qui a su porter ses fruits. Mais je crois qu’en tant que scientifique je dois constamment apprendre ».
Ce relativisme est appréciable puisqu’il profite à une culture dominée et à des peuples exterminés. Le relativisme épouse notre désir de tolérance. Mais jusqu’où faut-il liquider la vérité pour préserver le relativisme favorable à la tolérance. Faut-il égaliser tous les systèmes de représentation comme autant de systèmes de croyance ? Puisque chacun a des raisons de croire, il est raisonnable pour les tolérer toutes de les reconnaître toutes égales ou également vraies. Alors la vérité n’est rien d’autre que cette « petite tape amicale » (Rorty) qu’on adresse à notre croyance quand on l’aime bien, et la science un simple folklore qui est devenu la religion officielle de cette partie de la population qui a dominé le reste du monde. Non seulement le mythe vaut bien la science qui n’est qu’un mythe, mais la prétendue science a beaucoup à apprendre des savoirs ancestraux.

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