La critique philosophique de l’IA au risque de la radicalité écologique

La critique philosophique de l’IA au risque de la radicalité écologique (9 mars 2020)

Laurent Cournarie

Résumé. Une philosophie radicale de l’IA est-elle une critique éthique ou une analyse systémique de la techno-science et du techno-libéralisme, instruite à partir d’une pensée écologique ?

Article intégrale : https://nxu-thinktank.com/la-critique-philosophique-de-lia-au-risque-de-la-radicalite-ecologique/

Penser prioritairement dans l’urgence

Le court-termisme, voire l’ultra court-termisme, s’est emparé du monde et des esprits. Mais la pensée doit-elle y céder ? Penser c’est dire non, ou c’est une forme de résistance qui conduit à s’arracher à l’“idiotie” de l’actualité et du présentisme, à réintroduire de la profondeur, à creuser le temps, le ralentir pour préserver encore la possibilité d’un avenir et le sens du commun. En a-t-on encore le loisir ? L’urgence paraît telle que l’impératif de l’action annule l’obligation de penser, même si, dans les faits, l’action différée ne profite guère à la pensée.
L’époque a besoin donc de philosophie, urgemment, mais comment ? Je reprends et prolonge un peu la question de mon article précédent : “à quoi bon la philosophie ou quelle philosophie sur l’IA ?” On peut la retraduire autrement : l’IA est-elle l’objet le plus urgent à traiter aujourd’hui en philosophie ? Parmi les (r)évolutions en cours, laquelle est prioritaire par son ampleur et ses conséquences potentielles ?

IA, techno-science, techno-libéralisme, capitalisme

Certainement il y a, l’origine de la création de NXU, la conviction fondée que la révolution de l’IA, et plus généralement celle portée par les NBIC, est le trait le plus significatif du présent et le plus décisif pour l’avenir des sociétés. Mais une critique de l’IA est-elle ce qui, du présent, est exigée de la philosophie ? Si le doute est permis, c’est parce qu’on peut se demander jusqu’où la critique philosophique de l’IA est (assez) radicale ? Une pensée radicale est avant toute une pensée critique. Le criticisme (depuis Kant) est certainement l’ultime paradigme de (l’histoire de) la philosophie. Une philosophie est une pensée critique ou n’est pas philosophie. Mais quelle critique et à quel niveau ? Concernant l’IA, on peut en dégager trois possibles.
(1 ) Au plus simple, la philosophie peut alerter sur les dérives de l’IA non contrôlée, dénoncer la folie du trans-humanisme, etc. La philosophie est ainsi invitée, en réalité, à souligner les conséquences éthiques réellement ou potentiellement négatives de l’IA. En résumé : IA versus humain. Mais l’IA s’inscrit dans une évolution d’ensemble qui relève de ce qu’on nomme désormais communément la “techno-science”. Dès lors, peut-on critiquer l’IA  sans critiquer la techno-science ? Ou plutôt la critique éthique de l’IA par la philosophie est-elle vraiment critique, c’est-à-dire assez radicale ?
(2) Mais la technoscience n’est pas un phénomène exclusivement scientifique et technique. La technoscience est le contexte de l’IA. Mais la technoscience a, à son tour, un contexte qui est l’économie mondiale. Qu’est-ce qui caractérise, sur les dernières décennies, l’économie mondiale ? Beaucoup s’accordent à lui donner le nom de “néo-libéralisme”. Partant, une philosophie critique de l’IA peut-elle s’interdire de supposer qu’il existe un rapport entre l’IA et la technoscience avec le néo-libéralisme, que l’IA est un “techno-libéralisme” faisant entrer le libéralisme dans une phase ultime de son histoire —  en suscitant continuellement des profits par la marchandisation des données saisies sur le flux indéfini de nos vies, par l’optimisation croissante de tous les modes de production ?
(3) Mais qu’est-ce que le néo-libéralisme dans le capitalisme ? Le point n’est peut-être pas décidé mais, au moins, le néo-libéralisme est difficilement possible et concevable en dehors du capitalisme. Le néo-libéralisme appartient bien à l’histoire du capitalisme. Aussi, si l’IA est la pointe avancée de la technoscience, et si la technoscience accompagne le néo-libéralisme qui s’inscrit, à son tour, dans l’histoire moderne du capitalisme, alors une critique philosophique radicale de l’IA pourrait, voire devrait être une critique, non seulement du néo-libéralisme mais aussi du capitalisme. On passerait alors à une critique systémique de l’IA  —  l’IA dans la techno-science, dans le néo-libéralisme, dans le capitalisme —  qui, de fait, dépasserait le cadre de la critique éthique (niveau 1), pour un point de vue nécessairement “politique” (niveaux 2 et 3). Autrement dit, selon cette ligne de lecture, la critique philosophique de l’IA paraîtrait scindée en deux.Une critique de l’IA qui, sans remettre en cause le cadre général de la technoscience ou du techno-libéralisme, tente de poser des limites à son emprise dans nos vies, de préserver un espace de responsabilité et de liberté aux sujets, etc., soit une critique éthique de l’IA.
1. Une critique de l’IA qui l’interroge en direction de ce qui la rend et la rendue possible, prenant une allure systémique, historico-politique, et peut-être anti-libérale.
2. Mais si la critique éthique de l’IA n’est pas assez radicale, qu’est-ce qui passera pour satisfaire cette exigence de radicalité ?

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