Au care de la crise : science et politique

Laurent Cournarie (22/04/2020)
https://nxu-thinktank.com/au-care-de-la-crise-science-et-politique/

Certainement, ce que révèle aussi cette crise, c’est l’utilité sociale et la dévalorisation des métiers du soin. La première n’a pas empêché la seconde. La technique ne remplace pas le soin, la santé n’est pas une économie comme une autre. Car derrière le soin, il y a la vulnérabilité, c’est-à-dire la finitude, c’est-à-dire l’humanité.

Mais on peut déplacer aussi légèrement la mire. Le care est à la mode, depuis longtemps déjà en politique ; au point que c’est le nom du nouveau comité chargé d’accompagner la sortie de crise sanitaire : le CARE (Comité Analyse Recherche Expertise). L’acronyme n’est évidemment pas choisi au hasard. Care, c’est soin et souci. Son emploi entend certainement souligner le soin-souci du gouvernement. Le CARE, c’est le care appliqué à la gestion de crise : une gestion care de la crise, après la destruction obstinée de l’hôpital public et le mépris des personnels qui soignent. Mais quelle est la mission du CARE ? 

Elle est explicitement « plus technique », avec un mandat distinct du comité scientifique initial. Il est pourtant à peu près composé des spécialistes des mêmes domaines (épidémiologie, virologie, modèlisation …), et certains sont membres des deux. Il est moins dépositaire de la caution de la connaissance scientifique sur le virus que de l’accompagnement médical et sociétal, et surtout numérique, de la crise — en fait de sa sortie. En fait de care, il s’agit d’expertise et l’acronyme est évidemment un effet de communication, bien dans l’esprit du temps.

Mais manifestement le pouvoir cherche un échelon intermédiaire entre le temps et la controverse de la science et l’action politique pour répondre au mieux à l’impatience de la société civile. Au-delà même de la crise, c’est le problème du rapport entre science et démocratie, savoir et pouvoir de l’Etat qui est manifestement posé. Et puisque l’heure est à la réinvention, il se pourrait que la politique ait à se réformer en profondeur. Comment faire de la politique quand les sciences politiques auxquelles les gouvernants ont été formées ne sont pas des sciences, que le monde à gouverner (“gouvernancer”) est, quant à lui, toujours plus technoscientifique et que la science ne peut commander la politique ? L’équation est difficile. 

Ce comité CARE sert de médiation entre le comité scientifique et l’exécutif, entre la science qui ne fait pas de politique et la politique qui ignore la science. Mais cela ne pourra être suffisant. L’inculture scientifique du personnel politique est un problème politique. Un peu de formation en épistémologie, en histoire des sciences éviterait peut-être cette instrumentalisation dérisoire de la science, à géométrie variable, pour justifier l’impréparation, l’incurie et l’impéritie. Et de fait, le parti pris de la modestie, voire de l’humilité ne supprime manifestement pas l’arrogance, l’imposture et le mensonge. Sans doute le virus est-il nouveau, particulièrement retors et surprenant et, d’une manière générale, le consensus scientifique, qui tient souvent lieu de vérité scientifique provisoire, est-il lent à se constituer. Mais faut-il attendre l’unanimité de la communauté scientifique, par définition ouverte et polémique, pour assumer la responsabilité d’une décision ? Peut-on se revendiquer de la science, en dédaignant ce que d’autres comités, avec d’autres experts d’autres pays ont préconisé ? Il n’y a pas de science nationale.

On a beaucoup glosé sur le pouvoir-savoir ou le savoir-pouvoir (depuis Foucault). Mais toute l’histoire de la politique et de la philosophie politique soulignent plutôt combien le pouvoir politique n’a d’égal que son impuissance prédictive. La politique a le noble privilège d’assumer la responsabilité historique d’un peuple malgré l’incertitude objective de l’histoire. Gouverner c’est prévoir. Mais il y a de l’imprévisible et de l’imprévu, « voilà la tragédie » (Merleau-Ponty, Humanisme et terreur, préface, 1947). Pour cela, il ne faut pas confondre la science et la politique, l’urgence qui est le problème politique et l’incertitude qui est le problème scientifique.

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