L’empereur Marc-Aurèle fut-il un philosophe stoïcien ?

Laurent Cournarie article intégral : https://philopsis.fr/archives-auteurs/les-stoiciens/lempereur-marc-aurele-fut-il-un-philosophe-stoicien/

Marcus Annius Verus (futur Marc Aurèle) naît en 121 dans une famille riche. Après la mort de son père, il est remarqué et protégé par l’empereur Hadrien. Avant de décéder (138), ce dernier adopte Antonin pour lui succéder auquel il demande d’adopter le jeune Marcus, élevé un an après à la dignité de César (prince héritier). A la mort d’Antonin, celui-ci accède à son tour au trône, à l’âge de 39 ans. 

Le règne de Marc Aurèle aura été particulièrement « tourmenté » : l’Empire est ravagé par les guerres avec les Parthes dans les provinces orientales, avec les Germains et les Sarmates, par les inondations du Tibre (161), les tremblements de terre et l’épidémie de peste très meurtrière en 166.

Mais cet empereur fut un empereur particulier. Ce fut un empereur-philosophe. Sans doute, ne faut-il pas entendre par-là un théoricien de la philosophie. « Un philosophe, dans l’Antiquité, c’est quelqu’un qui vit en philosophe, qui mène une vie philosophique »[2]. Inutile d’écrire pour être un philosophe, comme l’enseigne Epictète : « Mange comme un homme, bois comme un homme, habille-toi, marie-toi, aie des enfants, mène une vie de citoyen… Montre-nous cela, pour que nous sachions si tu as appris véritablement quelque chose des philosophes »[3]. Un philosophe, c’est donc un homme qui vit en philosophe, qui n’a pas besoin d’écrire de la philosophie et qui, s’il le fait, n’a pas besoin de proposer un système nouveau. Il lui suffit de (re)formuler les principes de l’école à laquelle il s’est converti et de les appliquer dans sa vie.  

Sa formation et cette conversion sont connues par sa correspondance avec son maître de rhétorique Fronton, malheureusement très endommagée, et par le livre I des Pensées où Marc Aurèle évoque d’abord tout ce qu’il doit à ceux qui l’ont élevé (parents, amis et maîtres). Sur la base de ces témoignages, on s’accorde à penser qu’il aura mené jusqu’à l’âge de 20 ans une vie insouciante et que c’est, peut-être sous l’influence de Diognète (I, 6) qui lui aurait inspiré un mode de vie austère, qu’il a éprouvé le désir de vivre en philosophe : « avoir pris goût la philosophie (…) avoir opté pour un lit dur et de simples peaux, et pour toutes les autres pratiques de la discipline hellénique ». Ce passage peut être rapproché de cette indication dans l’Histoire d’Auguste (La vie de Marc Aurèle) : « A l’âge de douze ans, il adopta le costume et un peu plus tard la vie d’endurance du philosophe, étudiant revêtu du pallium, c’est-à-dire du manteau des philosophes, et couchant à même le sol : c’est à grand-peine que sa mère parvint à le faire s’étendre sur un lit recouvert de peaux »[4]

Pourtant les lettres à Fronton antérieures à 146 ne font pas état d’un tel engouement. S’agit-il d’une première conversion à la vie philosophique à la spartiate ? Ce qui est plus certain en revanche, c’est le rôle joué par Junius Rusticus, son « maître préféré » (Histoire d’Auguste) qui lui a transmis l’enseignement d’Epictète, au moins entre 146-167 (I, 7). Rusticus lui apprend la simplicité, conformément à Epictète, sans doute à l’encontre de Fronton, le maître de rhétorique. On ne connaît pas le contenu de cet enseignement, mais la mention des « écrits » d’Epictète ne laisse pas de doute sur les thèmes stoïciens. Et cette influence, d’après Hadot, est la plus décisive, malgré le témoignage d’une lettre de Marc Aurèle (vers l’âge de 25 ans) à Fronton sur l’effet qu’aurait produit sur lui la lecture des livres d’Ariston de Chios, stoïcien du IIè s.av. J.-C. Le jeune Marc Aurèle semble avoir été partagé entre la rhétorique et la philosophie dont Fronton a cherché à l’éloigner.

Marc Aurèle est donc empereur et philosophe, ce qui est à peu près unique dans l’histoire. Platon voulait que les rois deviennent philosophes ou les philosophes-rois, pour bien gouverner la cité. Ici un philosophe est le maître du monde (de 161 à 180) : c’est un philosophe devenu empereur ou un empereur qui n’a cessé d’être philosophe. Mais l’étonnement ne s’arrête pas là. C’est un empereur qui fait profession d’être un philosophe stoïcien. 

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