Légitime violence ?

Légitime violence ? Laurent Cournarie (14-19 octobre 2026)

La violence est-elle légitime ? C’est la question incandescente du moment. Les réponses sont en général embarrassées. La violence est déclarée illégitime et pourtant on ne cesse de la légitimer soit a priori, soit a posteriori. Ou plutôt si on la justifie a posteriori, c’est peut-être qu’on l’avait déjà légitimée a priori implicitement, de sorte que la question ne peut recevoir de réponse incontestable. Tout le monde a son avis, mais elle s’avère définitivement confuse. « Les problèmes relatifs à la violence sont demeurés jusqu’ici très obscurs » disait G. Sorel.  Sans doute sont-ils condamnés à le demeurer, malgré les innombrables études de sciences sociales sur le sujet, et pour une raison de fond : celles-ci décrivent des faits de violence ou des discours qui légitiment la violence de leurs acteurs.

Tout se passe comme si la question de la légitimité mêlait constamment son concept moral et son concept sociologique : la violence est toujours condamnable mais est le moyen normal et peut-être la méthode de la lutte politique la plus efficace.

Pour simplifier, tous les débats sur la violence paraissent se ramener à trois positions.

-Position A : La violence est toujours légitime en droit, donc toujours légitimable en fait.

-Position B : La violence n’est jamais légitime en droit, donc jamais légitimable en fait.

-Position C : La violence est parfois légitime et donc légitimable en fait.

Les positions A et B sont sans doute minoritaires et rarement soutenues ex professo, tandis que la position médiane C est la plus commune. Mais peut-être n’y a-t-il qu’une différence de degré entre A et C, malgré la différence du droit et du fait, ce qui ramènerait l’alternative à deux positions : ou bien B ou bien (A ou C).

La position B est la position morale. La violence est par principe immorale et doit être rejetée inconditionnellement. Aucune fin ne justifie de porter atteinte à l’intégrité  d’une personne.

Les positions A et C sont politiques. La position A est la position révolutionnaire : la violence est inconditionnellement légitime. La position C prend B comme prémisse pour la relativiser aussitôt : la violence est conditionnellement légitime. Cette position est par nature instable et se prête à toutes les contorsions rhétoriques. Dans les deux cas, la fin justifie l’usage de la violence, soit toujours et partout (violence politique révolutionnaire), soit dans certaines circonstances à déterminer (violence politique contextuelle).

Dans la position C, la violence est illégitime « en théorie » et légitime en pratique, si elle répond à une première violence. La violence légitime est la violence défensive ou la contre-violence (légitime défense violente). Or il n’est jamais improbable, voire impossible d’identifier une situation ou une action subie comme une première violence. Il suffit de nommer « violence » toute situation jugée insupportable pour légitimer, en réaction, l’action violente. L’argument est bien connu : s’exonérer de la violence agie en en faisant porter la responsabilité sur la violence subie, et ainsi victimiser l’acteur de la violence qui n’en est plus l’auteur. Ce qui donne lieu à toute sortes de sophismes.

Par exemple, la violence est illégitime mais il y a des motifs légitimes de violence : la légitimité passe du motif à l’acte et, d’illégitime, la violence devient soudainement légitime. Motif légitime + violence = violence légitime. Ou bien, au plus fort d’une séquence de violences multiples, on « recommande la non-violence ». Dans ce dernier cas, puisque recommander signifie « conseiller vivement » et non pas interdire la violence, on soutient que la violence est toujours légitime (position A) tout en faisant mine de privilégier la non-violence (position B).

Puisque la position C est, de fait, la plus partagée, reste à spécifier à chaque fois les conditions qui lèvent l’interdit de la violence pour la rendre légitime. Et parce qu’il n’y a pas de règle, ni morale, ni juridique pour servir de critère indiscutable de légitimation, à cet endroit tous les discours s’emballent et s’enfoncent dans une confusion inextricable où, sous couvert d’idéologie, la mauvaise foi, l’insincérité le disputent au parti-pris, à l’incohérence et à l’irresponsabilité. Ils tournent, au moins autour de quelques questions que personne ne tente jamais vraiment de clarifier, car l’action ne souffre pas de délai.

1.Une violence légitime peut-elle s’autoriser de tous les moyens ou certains moyens peuvent-ils délégitimer une violence légitime ? A partir de quand, ou jamais, des violences peuvent-elles illégitimer des motifs jugés légitimes ?

2.A quel seuil fait-on descendre le commencement de la violence ? Si la violence est toujours instrumentale (Arendt), une action même pacifique pourrait être violente. Il faudrait alors distinguer : (a) la non-violence pacifique – l’action non violente, par exemple, la chaîne humaine des corps (J. Butler, La force de la non-violence) ; (b) le pacifisme violent – l’action pacifique violente : par exemple l’obstruction matérielle  (blocage); (c) la violence non pacifique – l’action violente brutale : par exemple l’agression ou la répression physique avec arme.

3.Peut-on égaliser les violences, notamment entre les violences de l’Etat, dépositaire du monopole de la violence légitime, et les violences des groupes en lutte contre lui, càd la légitimité (légitimation) de la « violence politique » peut-elle valoir le droit de la violence physique légitime ? Dans un cas, la violence par principe légitime peut devenir illégitime dans son emploi et ses conséquences ; dans l’autre une violence par principe illégitime institutionnellement mais légitime politiquement peut devenir illégitime pratiquement.

4.Le mépris social, le déficit continu de reconnaissance, etc., endurés par une population méritent-ils (3.1) d’être qualifiés de violence, puisque la violence, en dehors de son monopole légitime, ne peut être légitime que comme une contre-violence, et (3.2) cette violence justifie-t-elle de dégrader des biens et agresser les personnes ?*

5.Finalement, ne fait-on pas un usage expansif de la notion de « violence » qui sert à qualifier tout et son contraire ? Accepte-t-on de restreindre la violence à la volonté de nuire à autrui avec atteinte à son son intégrité ? Ou bien faut-il étendre le champ sémantique de la violence jusqu’à suggérer que tout est au moins potentiellement violence, ce qui n’est possible que si on suppose que tout est politique et que tout est conflit en politique. Si tout est politique, si tout est conflit en politique, alors tout est violence, à des degrés divers, et donc toute violence est légitime.

Conclusion. On ne peut répondre précisément à la question : « La violence est-elle légitime ? » parce qu’on ne sait pas définir rigoureusement la violence ou s’accorder sur son concept (même au plan juridique entre contrainte et vice de consentement selon le droit civil, contrainte et atteinte à l’intégrité selon le droit pénal) – signe, comme le soulignait H. Arendt (Du mensonge à la violence), qu’on ne dispose toujours pas d’une grammaire politique consistante. Le fait de la violence entretient la confusion  intellectuelle sur la notion de violence qui l’entretien en retour sans fin. Ou plutôt, la politique se mouvant dans ce cercle, a toujours déjà revendiqué le monopole de la revendication de la légitimation de la violence, soit in extremis soit a priori (idéologie révolutionnaire). Personne n’est innocent.

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