L’éducation fracturée (L. Cournarie, 8 octobre 2026)

L’éducation fracturée Laurent Cournarie (8 octobre 2026)

Témoignage. Pour le deuxième jeudi consécutif, mon établissement est bloqué. La mobilisation s’est durcie. Aucune entrée possible, pour personne. Avantage appréciable : pas de tirs de mortiers qui éclatent à moins de dix mètres de moi en chemin pour exercer mon métier, comme la semaine dernière. C’est du jamais vu aux abords de ce lycée de centre-ville, pourtant coutumier du blocage systématique. Il faut dire que le mouvement général a commencé à l’envers : d’abord la casse, ensuite la manifestation. On doit au moins reconnaître aux jeunes le mérite de l’efficacité politique, si l’on compare avec le ridicule des enseignants avec leurs stylos rouges.

Vous avez dit  légitime

La jeunesse qui manifeste et qui bloque demande plus de professeurs ou des absences remplacées, des conditions dignes d’enseignement, etc. En résumé, plus de moyens, et moins de sélection à l’entrée de l’université. Et tout le monde d’acquiescer avec componction, car ce sont des revendications légitimes.

Mais on aura peut-être du mal à concilier cette reconnaissance en légitimité avec les actes de violence, graves et nombreux, qui ont eu lieu partout dans le pays ? 

Pourtant il suffit de pratiquer l’espèce de restriction mentale que voici. On commence solennellement par la position de principe : on condamne la violence. Mais, car il y a toujours un « mais », en vertu de ce même principe, on ajoute qu’on  doit condamner toute forme de violence. Or il y a une violence policière insupportable. Et puisque la violence de la jeunesse est une contre-violence à l’exercice souvent disproportionnée du monopole de la violence dite légitime, à un gouvernement et à l’Etat coupable depuis si longtemps de cécité, de surdité, d’obstination et de mépris à l’égard de la souffrance du public scolaire qu’on finit par légitimer la violence des jeunes.

Pourtant le discours efface trop vite ce qu’on a vu et ce qu’on vit encore : des bâtiments incendiés, des personnes agressés, des feux urbains innombrables, et, quand tout se passe « pacifiquement » mais illégalement, des centaines d’établissements fermés ou bloqués, une liberté de circulation et d’exercer sa profession contrariée, une majorité d’élèves qui erre livrée à elle-même devant une poignée de bloqueurs masqués ou pas, trépignant et sautant sur des poubelles. Le pays pourrait vite basculer tout entier dans la paralysie, si se réalisait la sacro-sainte convergence des luttes, elles-mêmes déjà très « intersectionnelles », avant peut-être de devenir insurrectionnelles. Mais certains y travaillent activement, mettant l’Assemblée dans la rue après avoir mis la rue dans l’hémicyle. 

Imaginons un habitant venu de Sirius. Ce spectacle lui suggérerait peut-être ce jugement. Dans un pays nommé « France », les adultes en charge des affaires de la nation ont capitulé devant les injonctions fiévreuses de sa jeunesse adolescente. Et cela se répète, de lycées en lycées, de villes en villes, de périphéries en centre-villes, comme une traînée de poudre. Les réseaux sociaux accélèrent et amplifient tout. Alors les chefs d’établissement ne peuvent que laisser faire, sans pouvoir faire « laisser-passer ». Les préfets appellent à la retenue. Le gouvernement s’en remet à une météo pluvieuse et aux vacances prochaines. Toutes les autorités sont bafouées. D’aucuns se demandent si la faillite de l’État n’est pas consommée. 

Mais, il faut dire que cette partie protestataire et tumultueuse de la jeunesse pratique comme jamais la « désobéissance civile, qu’on lui a d’ailleurs enseignée depuis quelques temps. Mais elle n’a sans doute pas lu précisément, ni Thoreau, ni Arendt, ni Rawls et quelques autres, pour s’aviser que la désobéissance civile n’est pas légitime à n’importe quelle condition. 

Osera-t-on rappeler que le blocage d’un établissement scolaire est illégal. Mais peu importe. Quand la confusion règne dans les esprits, comme tout honnête correcteur doit le reconnaître, le paralogisme est tout prêt : si le légal peut être illégitime, alors tout ce qui est illégal est légitime. Et ici tout est légitime : le motif, le mode d’action, la finalité.

Au passage, on néglige lestement le financement public, le montant du budget de l’Education nationale encore en hausse pour l’année prochaine alors que la dette de la France, dit-on, augment de 5000€ par seconde, les efforts de rénovation et de correction des inégalités territoriales dans les quartiers populaires. Et la comparaison entre la hauteur des investissements et la faiblesse des résultats du système scolaire dans les classements internationaux ne retient pas suffisamment l’attention pour faire douter de la légitimité de la contestation lycéenne.

Surtout on finit par minorer la violence inouïe, « en marge » comme on dit avec pudeur, du mouvement général. Car cette fois, ce sont des personnels de direction, des enseignants, qui ont été physiquement agressés. Ce simple fait devrait susciter l’indignation immense de toute la communauté éducative. Au lieu de quoi, les syndicats de chefs d’établissement et d’enseignants choisissent la voie de la compréhension c’est-à-dire, de fait, la légitimation « pratique »  des violences. Car ce ne sont que des « gamins » comme certains disent familièrement, et la responsabilité pédagogique et civile évidemment exige de les protéger. Donc, le personnel vient opportunément s’interposer entre les élèves « pacifiques » et les casseurs ou les forces de l’ordre. Il est vrai qu’après le pire, des meurtres et plus précisément des décapitations, la violence des jeunes paraît très tolérable. D’autant plus que le crime ne leur est pas imputable. Car ce ne sont pas les élèves qui ont brûlé leurs établissements, rien que des éléments extérieurs. 

En a-t-on toujours la preuve ? Est-on certain qu’aucun élève n’est impliqué d’aucune manière dans aucune dégradation de son établissement et, a fortiori, dans aucune agression contre un membre du personnel de l’Education nationale ? Et quand cela serait heureusement vrai, jusqu’où ces jeunes sont-ils « extérieurs » et de qui ou de quoi ? Ces « émeutiers » sont des jeunes et ont été scolarisés, même de manière chaotique. Qu’ils puissent détruire des établissements scolaires, comme on été saccagés pendant les récentes émeutes urbaines des gymnases, des crèches, etc., est peut-être un signe aussi affligeant qu’alarmant d’une faillite collective.

Il est difficile de nier que la violence s’e soit installée dans les relations sociales, plus directe et désinhibée que jamais. Il y a l’ultra-violence criminelle dans les quartiers gangrénés par le narcotrafic. Mais il y a aussi l’idéologisation de la violence, ancrée dans les esprits instruits et politisés. L’idée ne vient pas de nulle part, puisqu’elle est le fond de la doctrine révolutionnaire  Et c’est précisément cette idéologie qui a infusé dans une partie de la jeunesse, à coup d’approximations et de mauvaise foi, dans un « déconstructivisme » d’atmosphère. Puisque tout est pouvoir, que tout pouvoir est une domination et que toute domination est une violence, alors utiliser la violence contre une domination, un pouvoir est une contre-violence légitime. Ce n’est pas la jeunesse qui a commencé. La police est ultra-violente. L’Etat a déclaré la « guerre » à la jeunesse. C’est donc d’abord la faute à… la violence systémique du gouvernement, de l’Etat, policier, répressif… militaire et impérialiste s’empresse d’ajouter l’anarchiste, toujours à l’affût. Et une musique commence à monter. La dotation des établissements est inégalitaire : les enfants des quartiers sont oubliés, maltraités, méprisés. Or cette rupture d’égalité républicaine a un motif raciste. Donc si l’Etat est violent et raciste, il est normal et légitime que la jeunesse « racisée » se révolte contre lui et par solidarité – jusqu’au psittacisme le plus inepte et le plus communicatif qui s’empare de toutes les communautés lycéennes, même les plus dorées – et par exigence de justice l’ensemble de la jeunesse avec elle. Des dysfonctionnements incontestables s’expliquent par une inégalité structurelle qui s’explique par la racialisation de la politique scolaire

La haine du « monde » transmis par l’éducation

Dans ce moment de grande incertitude, osera-t-on faire une hypothèse, sans doute parfaitement oiseuse, qui achèvera de noircir le tableau. La jeunesse est en colère, réclame plus de moyens… Mais ce n’est là peut-être qu’un symptôme secondaire ou le prétexte, conscient et simplement acceptable, d’un malaise plus indicible qui puise à une angoisse profonde. 

Cette jeunesse demande plus d’éducation mais elle ne veut plus du monde que l’éducation est ou était censée chargée de transmettre. Il n’y a rien à enseigner ou à accepter de l’enseignement si le monde qu’elle véhicule est détestable. Si le monde ancien est sexiste, patriarcal, occidentalo-centré, colonial, raciste, si le monde que les adultes laisse en héritage s’avère toujours plus invivable à cause du dérèglement climatique avec son cortège de catastrophes, si la disruption technologique est une menace massive sur l’emploi de demain, si donc l’avenir du monde est sans avenir ou si l’avenir ne fera plus monde, à quoi bon éduquer ? A quoi bon recevoir encore l’enseignement d’un monde révolu dont les jeunes générations se sentent exclus, privés d’en connaître la perpétuité ? La violence est l’exutoire non pas au nom de l’éducation, mais dirigée contre elle indirectement. Et quand la violence n’est pas physique, elle est verbale comme on le vérifie depuis plusieurs jours de la part des représentants des syndicats lycéens où la morgue le dispute à la virulence, l’intransigeance à la véhémence.

Cette perte de monde n’est pas sans analogie, mais dans une version inversée, avec ce que W. Benjamin avait nommé « la pauvreté en expérience » (« Expérience et pauvreté » (1933), Œuvres II, Paris, Gallimard, 2000, p. 364-366) à propos des soldats de la Première Guerre mondiale. Revenus du front, ils étaient incapables de faire le récit de ce qu’ils y avaient vécu. « Le monde » de la guerre totale avait rompu le fil d’une expérience commune avec le monde de l’arrière et le monde d’avant. Aujourd’hui, la jeunesse s’angoisse de perdre le monde, de vivre dans le monde de la fin du monde. Comment la jeunesse pourrait-elle se reconnaître dans une éducation, fonctionnellement attachée à la transmission de l’ancien monde ? L’éducation ne peut réunir et réparer ce que le monde divise. 

Et si les enseignants eux-mêmes ne sont plus convaincus d’avoir à transmettre ce qui leur a été transmis, si les adultes sont devenus de parfaits nihilistes, ne tenant plus à rien ou ne sachant plus à quoi ils tiennent vraiment, si soucieux d’être à l’écoute de la jeunesse qu’ils anticipent précipitamment leurs désirs, si les professeurs sont devenus les élèves de leurs élèves, alors que peut-on espérer de plus de moyens pour l’éducation ? A quoi bon, par exemple, l’enseignement de la littérature, si les chefs d’œuvres au programme véhiculent les stéréotypes de genre les plus éculés contre lesquels l’institution entend lutter ? La littérature, comme le reste des arts, aura été sexiste et misogyne. Quelle œuvre littéraire passera avec succès le test de « Bechdel » : 1) comporter au moins deux personnages féminins nommés ; 2) où les deux personnages féminins parlent ensemble ; et 3) à propos d’autre chose que d’un homme. C’est l’ensemble du fameux « schéma narratif » qu’il faudrait renoncer à enseigner et, avec lui, pour ainsi dire toute la littérature. A quoi bon l’enseignement de l’histoire, de la géographie, de la géopolitique pour que les élèves et les étudiants manquent à ce point de nuance, de discernement, de profondeur historique, sur les conflits du monde contemporain ? A quoi bon l’enseignement de la philosophie et des « Humanités » s’ils n’en retiennent que l’ethnocentrisme européen ou, de Montaigne, que le chapitre « Des cannibales » ? A quoi bon l’enseignement civique si c’est pour confondre la laïcité avec la discrimination, un vêtement religieux et un accessoire de mode – voile et « crop top », même combat ? Ou bien l’éducation est impuissante à former les esprits, ou bien elle parle d’un monde que la jeunesse récuse. Dans les deux cas, elle est fracturée, au cœur de la crise plutôt que le moyen d’en sortir.

Cette révolte a peut-être au moins un aspect salutaire : charrier avec elle et malgré elle le réel si longtemps escamoté. Car, la réalité c’est que tout le monde a menti à la jeunesse, et qu’on continue à lui mentir, en lui reconnaissant tant de vertus, de culture et d’intelligence. Syndicats, partis politiques tous de même obédience pratiquent auprès d’elle la flagornerie la plus éhontée. Ils courent après sa puissance d’action, instrumentalisent sa rage et son désespoir ou bien cyniquement pour conquérir le pouvoir électoralement, ou bien médiocrement pour tenter de survivre encore un peu, politiquement ou syndicalement. 

La vérité c’est que tous les élèves ne sont pas faits pour l’enseignement général, que tous les élèves de l’enseignement général ne sont pas taillés pour faire des études supérieures, que les notes des bulletins scolaires sont surévaluées et la valeur du baccalauréat définitivement démonétisée, que tous les diplômes et tous les parcours universitaires ne sont pas équivalents. Il ne manque pas de places à l’université : il y a trop de candidates et de candidats pour y prétendre. Dura realitas, sed realitas. Et l’économie en dernier juge de « paix »…

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