La mort de Socrate dans le Phédon : le souci de l’âme sans funérailles (1).
L. Cournarie (mai 2025)
Socrate conclut le mythe final et l’ensemble du dialogue en formulant le pari ou l’espérance raisonnable, à défaut d’être rigoureusement rationnelle et démonstrative, qui fonde la cohérence de son attitude devant la mort : « Concluons Simmias : c’est exactement pour ces raisons (celles que je viens d’exposer) qu’il faut tout mettre en œuvre pour, en cette vie, participer à l’excellence (arétè) et à la pensée (phronèsis) : le prix à remporter est beau et l’espérance noble (kalon … to athlon kai hè elpis megalè). Certes, prétendre à toute force qu’il en va exactement comme je viens de le dire, cela ne convient pas à un homme qui a quelque intelligence (nous). Mais qu’il en aille ainsi, ou a peu près ainsi, de nos âmes et de leurs séjours — si du moins l’âme est vraiment une chose immortelle — voilà au contraire … ce qu’il convient de soutenir, voilà le risque que doit courir celui qui croit qu’il en est ainsi. Car c’est un risque qui vaut la peine d’être couru (kalos kindunos). (114c-d). Il faut pratiquer droitement la philosophie pour espérer la félicité dans l’au-delà. Inversement, cette espérance a pour condition l’exercice de la pensée. Si l’âme est immortelle, et si le raisonnement peut en établir la preuve, l’espérance est raisonnable. Socrate s’en tient fermement à cette conviction.
D’un côté, Socrate fait la part des choses, entre la vraisemblance du récit mythique (eikos) et la vérité (alethès) : ce n’est pas le mythe qui fonde cette espérance mais le raisonnement philosophique. De l’autre, cette croyance est un « risque à courir ». Or si c’est un risque, c’est que cette croyance n’enveloppe aucune certitude : la vérité philosophique n’est encore elle-même que « vraisemblable ». Comme dit Guéroult, « finalement, on peut se demander si toute cette conversation, malgré ses recours intermittents à des méthodes de démonstration rigoureuse, n’a pas d’autre objet que de nous faire partager une croyance, sans jamais nous faire dépasser le niveau de cette espérance que Socrate nous exprime dès le début [63d] » (2).
Socrate a-t-il convaincu ses amis et ses disciples de la vérité de son espérance ? Une preuve de l’immortalité de l’âme est-elle suffisante pour espérer raisonnablement le salut ? Du moins, pour le lecteur du Phédon, l’argument de la logique des contraires semblera facile et abstrait ; celui de la réminiscence trop religieux et spéculatif ; celui de l’affinité avec les essences décidément trop métaphysique ; enfin celui de la simplicité de l’âme concluant à condition de supposer déjà quelque chose comme l’âme – si l’âme est simple elle est immortelle, mais l’âme existe-t-elle ?
Mais désormais le temps presse et le discours est accompli, même s’il n’est pas « achevé ». Vient donc le moment de mourir pour celui qui a tenté de persuader ses disciples que l’âme est immortelle, que l’âme du philosophe qui s’est habituée à se détacher du corps connaîtra le meilleur sort dans l’au-delà, qu’il quitte personnellement la vie en espérant partager cette félicité. Le moment a sonné de la séparation entre Socrate et ses amis, lui qui va mourir, eux qui lui survivront.
Socrate conclut en même temps et sa vie et son dernier entretien. Il attend calmement son voyage vers l’Hadès, comme il convient à l’homme qui a mis son âme en ordre, qui l’a paré (kosmos) des vertus de modération, de justice, vérité et de liberté (3). Ensuite, il clôt, à sa façon, l’invitation curieuse du début du dialogue à suivre le philosophe dans la mort (61b-c), en engageant ses disciples à se soucier d’eux-mêmes. Le conseil, là encore, se fait sur un malentendu de Criton qui demande à Socrate ses instructions concernant ses funérailles. Décidément, le vieil et fidèle ami Criton, comme dans le dialogue éponyme, ne comprend pas toujours son maître, en l’exhortant, au dernier moment, de manière touchante, de ne pas se précipiter à boire le poison, tant que le soleil ne s’est pas encore couché (116e). Et Socrate de lui rappeler en guise de testament l’essentiel de son enseignement de toujours (115 b). Ses disciples se montreront dignes de lui s’ils ont le souci d’eux-mêmes (humôn autôn epimeloumenoi humeis), car alors ils pourront comme lui, le moment venu, courir le beau risque de l’immortalité.
Pourtant, Criton insiste avec une certaine obstination à rattacher encore Socrate à la vie d’ici-bas. Quelle sera sa volonté pour ses funérailles ? Socrate répond amicalement et/ou rudement que ce n’est pas son affaire : les funérailles ne sont pas les siennes en propre, seulement celles de son corps. « Non je n’arrive pas à persuader Criton, mes amis, que moi, je suis ce Socrate qui dialogue avec vous à cet instant (…). Il s’imagine que moi, je suis celui qu’il verra dans un peu de temps, ce cadavre » (115d-e). Criton, qui s’est porté garant que Socrate ne fuirait pas la sentence du tribunal, identifiant son maître et ami à son corps et bientôt à son cadavre, le retient encore au monde quand celui-ci assure qu’en mourant il s’en ira loin, puisque son âme sera libérée définitivement des attaches de son corps.
Avoir « souci » de Socrate, c’est être persuadé par le raisonnement philosophique qu’en tant qu’âme il partira jouir des félicités éternelles, et non avoir « soin » de son corps qui, séparé, de l’âme n’est qu’un cadavre. Aussi, le dernier soin du corps, Socrate, avant de boire la ciguë, s’en acquitte-t-il lui-même en se lavant, contrairement à l’usage qui confie aux femmes la toilette du défunt. Si la dignité de l’homme tient à son âme, et même davantage au soin qu’il aura eu de celle-ci, en la protégeant contre les sollicitations des plaisirs sensibles du corps, alors le corps abandonné à lui-même ne mérite pas tant d’égard. La vérité est rude (115e). Les funérailles sont l’affaire des amis, de la cité. Socrate, lui, meurt sans funérailles ou plutôt, en tant qu’âme, il ne meurt pas. « Il faut dire que ce que tu ensevelis, c’est mon corps, et l’ensevelir comme il te plaira, et de la manière que tu jugeras la plus conforme aux usages » (116a).
A ces mots, Socrate se lève pour aller se laver dans une pièce voisine. C’est l’unique mention d’un mouvement de sa part, après le redressement en position assise au début du dialogue. Ce déplacement marque ainsi la fin du dialogue philosophique, comme le fait de poser ses pieds au sol avait marqué le début de celui-ci. La suite décrit surtout les faits et gestes de Socrate et de l’assistance, comme c’était aussi le cas en commençant (58-59) en insistant encore sur les sentiments partagés. Cette fois, le rire fait nettement place aux larmes. Tous les participants sont conscients que bientôt ils seront « orphelins tout le reste de [leur] vie » (116a), de l’homme le plus noble, le plus doux, le meilleur » (116c). De fait ,Socrate s’entretient une dernière fois avec ses deux jeunes fils et les femmes de sa famille (116b) et se montre d’une extrême affabilité avec le serviteur chargé par les Onze de lui préparer le poison.
Socrate s’exécute, sans grapiller désespérement quelques minutes de plus. Il boit la ciguë, marche un peu pour que le poison agisse. Le silence se fait. Chacun se sent honteux de se laisser aller au chagrin, quand Socrate qui s’en va reste calme (117e). Le poison produit son effet, en remontant des pieds vers le cœur, sans affecter l’intelligence et la conscience symboliquement – contre les effets réels connus et reconnus. Socrate se retourne et se couvre le visage pour ses derniers mots à l’adresse de Criton, avant de mourir : « Criton, nous devons un coq à Esculape. Payez cette dette, ne soyez pas négligents » (118a).
Comment interpréter cette ultime injonction ? Le culte de ce dieu médecin, fils d’Apollon, récemment introduit à Athènes, recommandait d’offrir en action de grâce un coq après une guérison. De quoi Socrate exhausserait-t-il alors le dieu de l’avoir délivré ? De la vie, comme le suggère Nietzsche (4), d’avoir ressuscité le raisonnement en faveur de l’immortalité, ou peut-être plus sûrement pour le disculper une dernière fois, comme le faisaient déjà l’Apologie de Socrate et le Criton, du soupçon d’impiété ? Les derniers mots reviennent à Phédon pour Échécrate :« Voilà, Échécrate, ce que fut la fin de notre ami, d’un homme dont nous pouvons dire que, parmi tous ceux qu’il nous a été donné de connaître, il fut le meilleur (aristou), le plus sensé aussi et le plus juste (phronimôtatou kai dikaiotatou) » (118a). Et on pourrait donc ajouter : le plus pieux, ce que Platon devait démontrer…
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(1) Cité dans l’édition de M. Dixsaut, Le Phédon, GF, 1991.
(2) Martial Guéroult, « La méditation de l’âme sur l’âme dans le “Phédon ” », Revue de métaphysique et de morale, 33, 1926, p. 471.
(3) Voir M. Dixsaut, note 369, Le Phédon, op. cit., p. 407. Par rapport à l’énumération des vertus « cardinales » de la République, manque la sagesse et s’ajoutent la vérité et la liberté.
(4) « Ce dernier mot, ridicule et terrible, signifie pour qui sait l’entendre : Criton, la vie est une maladie » (Nietzsche, Gai savoir, § 340).