L’UNEF, l’universel et l’Université


L’UNEF, l’universel et l’Université
Laurent Cournarie (29 mars 2021)

Le syndicat étudiant UNEF est dans la tourmente. Que lui reproche-t-on ? D’organiser ou de permettre des réunions entre non-blancs sans la présence de blancs. Est-ce si grave ? L’accusation de racisme anti-blanc monte très vite et échauffe les esprits. Mais est-elle vraiment justifiée ? Pour disculper l’UNEF de cette accusation, on a pu entendre plusieurs argumentaires de la gauche radicale, d’une ministre « progressiste », de responsables ou d’ex-responsables du syndicat.
La gauche radicale balaie l’argument du racisme anti-blanc. Il est si minoritaire et si peu comparable avec le racisme ordinaire contre les non-blancs, parce que non systémique, qu’il ne parvient pas à en être un. Un racisme non systémique n’est pas un racisme. Or le racisme anti-blanc est de cette sorte. Donc il n’y a pas de racisme anti-blanc. L’accusation tombe. Selon la même conséquence, s’il y a du racisme mais pas de racisme anti-blanc, le racisme est le fait des blancs. On retrouve là la thèse, qui se diffuse de plus en plus, d’une division du monde entre blancs-dominateurs-racistes et non-blancs-victimes-racisées. Par ailleurs, la mise en valeur du racisme anti-blanc n’est jamais sans arrière-pensée politicienne. La condamnation du racisme anti-blanc, qui se veut raisonnable (le racisme ayant cette particularité, croit-on, de n’avoir pas de couleur de peau) n’est pas neutre. D’une part, idéologiquement, elle sert à minorer le (véritable) racisme contre les minorités racisées. D’autre part, pragmatiquement, elle fait toujours le jeu de l’extrême-droite. Enfin, la gauche radicale, qui garde la mémoire de l’histoire politique, rappelle que tous les groupes en lutte pour la conquête des droits ont pratiqué ce genre de regroupement exclusif afin de partager leurs expériences et de s’organiser (les ouvriers, les femmes…). La discrimination militante est un genre politiquement positif de discrimination — à cette différence près qu’hier la pratique n’était pas théorisée comme telle. En résumé, d’une part il n’y a pas de d’affaire UNEF puisqu’il n’y a pas de racisme anti-blanc. D’autre part, les réunions non mélangées qu’elle organise ou tolère, loin d’être scandaleuses, appartiennent à l’ordre des choses, du moins pour qui possède assez de culture politique pour les intégrer à l’histoire glorieuse des luttes pour l’émancipation. 
Une ministre a tenté une autre défense, à l’opposé d’un de ses collègues du gouvernement prêt à engager une action en justice contre le syndicat en vue de sa dissolution. Elle tempère mais ne condamne pas, préférant souligner une démarche inappropriée qui ne fait pas avancer la cause des étudiants et le combat contre les discriminations. Pas de racisme, seulement une méthode maladroite. 
Quant à l’UNEF, elle persiste et signe. Elle se dit exactement dans son rôle de syndicat étudiant en soutenant les étudiants victimes de discriminations. Ce qui pourrait signer comme un aveu : c’est au moment où l’UNEF n’est plus le syndicat étudiant dominant qu’il devient le syndicat des étudiants dominés. Mais puisque les étudiants dominés sont ceux qui subissent des discriminations systémiques et que la systématicité tient, en dernière instance, à la race, leur accompagnement ou leur défense est un souci à la fois légitime et prioritaire. 
On se posera peut-être deux questions. Si l’organisation par l’UNEF de réunion séparée ou non mélangée entre non-blancs et blancs n’est pas sans rappeler une même pratique du parti des indigènes de la République (par exemple pour un colloque à l’Université Paris 8 en 2016), si la gauche radicale soutient l’UNEF et peut avoir des accointances avec le mouvement indigiéniste, n’aurait-on pas affaire ici à ce continuum idéologique assez nébuleux qu’une autre ministre avait nommé, assez maladroitement et improprement, l’islamo-gauchisme à l’Université ? Surtout, en allant plus au fond des choses, on se demandera pourquoi des non-blancs n’auraient pas le droit de se réunir entre eux et d’exclure des blancs de leur réunion. 
On peut, en effet, aisément comprendre que la présence de blancs empêche la liberté de parole de non-blancs. Davantage, cette présence perpétuerait la discrimination dont les non-blancs sont victimes au moment même où ils chercheraient à s’en libérer. Car autoriser la présence de blancs ou leur prise de parole, ce serait poser sur un pied d’égalité le discours et le témoignage des uns avec le discours et le témoignage des autres. Or les uns sont systémiquement discriminés et/ou racisés, les autres non. Ou encore, consentir à réunir non-blancs et blancs reviendrait à reconnaître une communauté de parole possible, un espace commun de la discussion. Mais cette communauté est par principe brisée par la différence radicale entre les deux types de discriminations, systémique-racisée ou marginale-contingente : la racisation creuse un écart insurmontable. Partant, c’est la raison elle-même qui paraît scindée en deux ou c’est la croyance dans la possibilité d’un espace discursif commun qui mérite d’être dénoncée comme illusoire ou, pire, comme complice de la domination historique des blancs sur les non-blancs. Autrement dit, ce type de réunion non mélangée n’est pas un faux pas ou un accident malheureux, mais une pratique bel et bien fondée en principe, théoriquement instruite. 
Il est sans doute inutile d’attiser les braises, d’autant qu’un syndicat étudiant n’est pas l’Université. Mais qu’un syndicat étudiant transige, de fait, avec le principe de l’égaliberté de parole, au moins dans le même lieu, renonçant ainsi incidemment à la possibilité de construire rationnellement les normes et l’espace d’un sens commun, interroge malgré tout, même indirectement, l’Université, censée être le lieu du partage du savoir et de l’universel. 
Mais finalement, l’affaire de l’UNEF met en lumière une tendance plus large et profonde qui déborde l’Université et le cas du syndicat étudiant. C’est une responsable politique parisienne de gauche qui a vendu la mèche en apportant son propre commentaire sur les réunions « en non-mixité ». N’osant pas en interdire les blancs, ce qui serait évidemment atteindre à une liberté fondamentale, elle leur recommande, s’ils décident d’y participer, de se taire. Incapables de comprendre la discrimination des non-blancs, parce qu’ils ne sont pas comme eux racisés, ils doivent écouter, de fait s’auto-censurer, et peut-être y consentir avec bienveillance. 
Tout se tient : l’appartenance à une minorité, en constituant désormais la condition exclusive de l’identité de base d’un individu, décide de la légitimité et du droit de parole, qui implique à son tour la partition sociale et culturelle, notamment sous la forme de la réunion en non-mixité. Si identité(s) communautaire(s), alors dictature des minorités, alors censure et/ou auto-censure, alors appropriation culturelle… donc, au bout du compte, fissuration de l’unité républicaine. 

2 réflexions sur “L’UNEF, l’universel et l’Université

  1. Tous ces arguments pour défendre l’Unef sont d’ordre quantitatif, (pour une fois la défense des étudiants dominés), etc… on s’étonne de voir qu’un syndicat d’étudiants soit si peu soucieux des principes et du fondement qu’ils réclament de leur universalisme. On est dans la politique qui sans dire les intérêts qu’elle défend se perd dans des arguties pour défendre une cause sans objet dans notre monde européen qui n’est pas américains. Pourquoi ne pas défendre aussi l’islamisme dans un pays comme le nôtre dont ce n’est pas la tradition ? Les étudiants ont mieux et plus a défendre contre les difficultés de leur condition et contre les actuels dangers auxquels se heurte le futur de notre civilisation.

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