Repenser la laïcité

Repenser la laïcité
Laurent Cournarie (14 mars 2021)



La laïcité se porte mal. On ne cesse de l’invoquer mais personne ne la comprend plus. Le récent sondage (https://www.leddv.fr/actualite/les-lyceens-daujourdhui-sont-ils-paty-20210303) auprès de la jeunesse française atteste un clivage générationnel et confessionnel. Pour 52 % des jeunes, le port ostensible de signes religieux dans l’espace public ou par des agents de la fonction publique doit être accepté et reconnu. Aussi, le principe de laïcité qui s’y oppose est-il jugé discriminant et exclusif. Ce pourcentage dépasse 80% pour les jeunes musulmans. On peut alors se demander si la laïcité ou laquelle a encore un avenir en France, tant le débat est devenu embrouillé et tendu. Pourtant, philosophiquement, il se ramène peut-être à deux questions simples. La laïcité et la sécularisation désignent-elles la même chose ? Le principe de laïcité se confond-il avec le principe de tolérance ? 
Le titre de l’ouvrage de la philosophe Catherine Kintzler : Qu’est-ce que la laïcité ? (Vrin, 2007) a été traduit en arabe par : Qu’est-ce que le sécularisme ? Le même terme (maa hya al-Almania) est utilisé pour rendre sécularisation ou laïcité. Ce détail souligne assez bien le problème conceptuel que pose la laïcité, et qui fait peut-être toute la spécificité de la laïcité “à la française”.
La sécularisation désigne un processus historique, caractéristique de la modernité, de détachement progressif des individus par rapport à la religion qui perd ainsi son influence sociale. Elle introduit un indifférentisme dont on peut comprendre qu’il suscite l’inquiétude et la méfiance pour ses conséquences destructrices sur les identités communautaires. La sécularisation peut sans doute favoriser la laïcité — mais aussi bien, dans un contexte d’inculture religieuse, prégnante chez les jeunes, l’incompréhension de la laïcité. Mais une société peut être sécularisée sans être laïque. Ici on continue de prêter serment sur un texte sacré. Une constitution reconnaît la liberté de croire ou de ne pas croire, ce qui n’empêche pas le non-croyant d’être socialement ostracisé. En fait, une société radicalement laïque est certainement une impossibilité sociologique. Aussi n’est-ce pas sur le terrain de la société civile qu’il faut envisager la laïcité.
La laïcité désigne, en effet, un concept juridico-politique (https://laurentcournarie.com/2020/10/26/religion-et-politique-theologie-politique-religion-civile-theocratie-laique-et-laicite/). Elle exige des religions qu’elles renoncent au droit de dire et de faire la loi, qu’elles abandonnent toute prétention politique et juridique — au passage, on peut ici faire l’hypothèse que, si la jeunesse est ouverte à une laïcité plus conciliante, c’est peut-être parce qu’elle n’a plus la perception du caractère social et de la puissance politique d’une religion, rabattue purement et simplement sur une affaire de croyance subjective et sur la liberté de conscience. Le principe de laïcité comme principe de séparation entre l’Etat (source exclusive du droit) et les Eglises, permet à la fois de protéger les religions contre les abus pour ainsi dire politico-théologiques de l’Etat (définir politiquement le contenu de la foi) et de protéger l’Etat contre l’ambition théologico-politique des religions (définir théologiquement la loi). Ainsi, le principe de laïcité a une signification philosophique précise, faisant de la laïcité le principe d’une politique expérimentale (Kintzler) : le politique, posé a priori comme délié de toute référence à une autorité transcendante, extérieure et première, est une association par auto-constitution. C’est une politique expérimentale, qui fait évidemment époque dans l’histoire politique de l’humanité.
Ce modèle de la laïcité se distingue du modèle anglo-saxon qui privilégie la tolérance. Le principe de tolérance regarde à la liberté d’opinion et d’expression de l’opinion. Il est aussi contenu dans la Déclaration de 1789 qui précise que nul ne doit être inquiété pour ses opinions, « même religieuses ». Mais le principe de laïcité ajoute une exigence supplémentaire, en direction de l’Etat, et par extension à toute autorité publique et à tous les agents de la fonction publique. Ainsi, si tous les citoyens ont le droit de croire ou de ne pas croire (principe de tolérance), un magistrat ou un enseignant, dans le cadre de leur fonction, sont soumis au principe de laïcité, qui les enjoint de ne pas manifester leur appartenance ou leur non-appartenance religieuse. C’est pourquoi la loi de 2004 respecte le principe de laïcité, en supposant que la société recouvre plusieurs espaces et qu’aucun ne doit s’imposer aux autres et contraindre à une uniformisation des pratiques et des mœurs. En résumé, les pays anglo-saxons sont des régimes de tolérance qui reconnaissent le fait premier et la légitimité des communautés qu’il s’agit de faire co-exister pacifiquement. Le principe de tolérance est donc aussi le principe politique de l’Etat. La France a choisi de faire du principe de laïcité le principe politique de l’Etat et de la tolérance le principe de la société civile.
Mais la chouette de Minerve arrive toujours trop tard. La rigueur analytique ne peut faire reculer la dynamique contemporaine. Par ailleurs, le regard historique pourra relativiser l’analyse philosophique du concept de laïcité, en montrant qu’elle ne fut pas ce qu’on dit qu’elle est ou devrait être, qu’elle aura été l’objet d’une construction, entre des conceptions divergentes : mythe de « la » laïcité, réalité des laïcités. Enfin, le concept juridico-politique de laïcité est jugé inactuel. La société moderne est multiculturelle, le modèle anglo-saxon communautariste de fait dominant, de sorte que, dans un monde globalisé, le principe de laïcité à la française se présente de plus en plus comme une curiosité exotique. Dès lors, peut-on lutter contre tant d’adversité et finalement contre l’effectivité du réel ? Faut-il combattre pour la laïcité et y a-t-il encore quelque chose à en sauver ?
Le rituel des rodomontades gouvernementales pour dénoncer le recul de la laïcité, après chaque affaire ou chaque nouvelle tragédie, dissimule mal la défaillance de la volonté politique. La « laïcité ouverte » est ouvertement défendue, y compris au sein de l’éducation nationale censée enseigner la laïcité. Le corps enseignant lui-même est divisé sur la question, et ce n’est pas certainement pas le climat de peur qui règne, désormais et pour longtemps, dans ses rangs qui poussera à une défense et illustration engagées du principe de laïcité.
Enfin, pour la jeunesse, le combat de la laïcité n’est pas l’urgence, ou elle l’envisage autrement. Elle se bat sur d’autres fronts, militant pour la défense de la liberté individuelle sous toutes ses formes, le droit au respect et à l’égalité de tous sans discrimination. Or si un signe religieux est compris avant tout comme l’expression de la liberté individuelle, alors en interdire la manifestation ostensible dans l’espace public, c’est enfreindre les principes de liberté et d’égalité et exercer une discrimination intolérable. Montrer un nombril ou cacher des cheveux…, même combat.
C’est pourquoi, la défense de la laïcité se fait désormais à front renversé. Hier, la visibilité des signes religieux faisait craindre un prosélytisme susceptible de réveiller la guerre civile — les guerres de religion semblent être sorties définitivement de la mémoire collective, contrairement à d’autres luttes — ; aujourd’hui, c’est l’interdiction des signes religieux jugée discriminante qui passe pour le facteur principal de division sociale. Le principe de laïcité d’hier est devenu dans les esprits, notamment de la jeune génération, pour ainsi dire, anti-républicain (contre la liberté, contre la l’égalité et même contre la fraternité), alors que, par contraste, la laïcité ouverte se donne pour la laïcité la plus adaptée à l’époque contemporaine. Mais que sera la République d’une laïcité ainsi pensée autrement plutôt que re-pensée, si la République doit demeurer indivisible, laïque, démocratique et sociale ?

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