La littérature post-sexiste

La littérature post-sexiste
Laurent Cournarie

La littérature, comme le reste des arts, aura été sexiste. S’il fallait encore se convaincre de la sous-représentation des personnages féminins en littérature, il suffirait de soumettre n’importe quelle œuvre au test de Bechdel. 1) Une œuvre doit comporter au moins deux personnages féminins nommés ; 2) les deux personnages féminins parlent ensemble ; 3) à propos d’autre chose que d’ un homme. Si l’œuvre vérifie ces trois conditions et passe avec succès le test, elle peut être considérée comme relevant d’une littérature qu’on pourrait nommer « post-sexiste ». 
Mais au-delà de la question de l’absence du personnage féminin, dans la littérature, c’est plus radicalement le trop fameux schéma narratif qui est en litige puisque, à bien y regarder, il formalise l’invisibilisation littéraire des femmes. Ainsi le personnage féminin dans le récit figure comme adjuvant domestique de l’action auto-centrée sur le héros masculin. L’effacement de la femme est ancré en profondeur dans la structure narratologique. Depuis Aristote, on dit et répète que la littérature est la mise en récit d’action ayant commencement, milieu et fin, tendue vers une résolution. Mais l’action est le propre de l’homme, ou l’agent du récit est prototypiquement le héros masculin, plutôt de caractère noble, surmontant les obstacles qui se dressent contre sa volonté. Le schéma narratif lui-même est donc sexiste. C’est pourquoi une déconstruction féministe de la littérature doit rompre avec lui et inventer d’autres manières de récit.
Cette invitation à une nouvelle théorie de la fiction ne peut être sans conséquence sur l’enseignement de la littérature et sur la pratique même de la littérature. En effet, peut-on continuer à enseigner le schéma narratif, sans en révéler le sexisme constitutif ? Surtout, si la littérature a toujours été une forme d’expérimentation des intuitions morales, de compréhension des émotions, d’intelligence des rapports humains et sociaux, si donc la littérature modèle les esprits et les conduites, mais si la littérature jusqu’à présent repose massivement sur des schémas sexistes, quelle raison valable peut-on avoir de (re-)lire toute la littérature antérieure à la critique féministe de la littérature ? Ou bien on entend se libérer de la domination masculine et on renonce à l’héritage littéraire, à quelques exceptions près, ou bien la lecture de la littérature passée exerce encore quelque attrait mais on se fait le sujet passif de la reproduction de cette domination. Ce n’est pas la première fois que la conscience politique ou même l’analyse savante serait en contradiction avec le sentiment esthétique. Ainsi de Marx qui écrivait dans l’Introduction générale à la Critique de l’économie politique (Pléiade I, p. 2661) : « la difficulté n’est pas de comprendre que l’art grec et l’épopée sont liés à certaines formes du développement social. La difficulté réside dans le fait qu’ils nous procurent encore une jouissance esthétique et qu’ils ont encore pour nous, à certains égards, la valeur de normes et de modèles inaccessibles ».

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