La laïcité au prisme de la discrimination

La laïcité au prisme de la discrimination
Laurent Cournarie

Le tout récent sondage de l’Ifop, commandé par la LICRA et le Droit de vivre invite à la réflexion (https://www.leddv.fr/actualite/les-lyceens-daujourdhui-sont-ils-paty-20210303).
De toutes les réponses aux questions posées aux lycéens (sur les signes religieux ostensibles en lycée public, pour les agents des services publics, dans le cadre de l’accompagnement scolaire, sur le burkini à la piscine, sur le droit au blasphème, sur la publication des caricatures, sur l’enseignement de S. Paty, sur les attentats de Charlie), il ressort selon les analystes deux clivages : de la jeunesse avec le reste de la population adulte et des jeunes musulmans avec le reste des jeunes français. Les chiffres mériteraient une analyse sociologique fine, selon les origines géographiques des établissements (REP…), les filières, le sexe, l’âge des sondés, etc., mais quelques-uns sont malgré tout assez éloquents pour être cités.
Concernant le premier clivage : 52% des lycéens (dont 59% de filles pour 45% de garçons) sont favorables au port de signes religieux ostensibles dans les lycées publics contre 25% pour le reste de la population ; 49% des lycéens sont favorables au port de signes religieux pour les agents des services publics contre 21 % pour les Français. A propos du second : 43% de lycéens pensent que la laïcité discrimine au moins une religion contre 89% pour les lycéens musulmans ; les lycéens pensent à 61% que S. Paty a eu raison, tort à 17% de montrer des caricatures, contre respectivement 26% et 48% pour les lycéens musulmans
Les réponses ayant trait au contenu ou à la définition de la laïcité sont certainement plus complexes et contrastées. 11% des lycéens voient dans la laïcité un principe qui fait reculer l’influence sociale des religions (contre 26% pour la population générale), qui sépare les religions et la politique (27% comme pour le reste de la population), qui assure la liberté de conscience (27% contre 23% pour les Français), qui met toutes les religions sur un pied d’égalité (à 29% contre 19% pour les français). 68% estiment encore que la laïcité est un concept idéologiquement neutre. Et 62% pensent que la laïcité reste un concept moderne (contre 38% un concept dépassé).
Il est vrai que la laïcité est sujette à polémique et à des interprétations assez variables. Mais elles fluctuent entre deux conceptions majeures : principe de séparation qui protège l’Etat contre les religions (mais en garantissant la liberté de croire, de ne pas croire ou de changer de confession), principe de liberté qui protège les religions (et donc aussi la liberté des cultes) contre l’Etat. La première correspond à la laïcité dite “à la française”, la seconde à la laïcité à l’anglo-saxonne. Le sondage laisse manifestement apparaître que la jeunesse comprend la laïcité plutôt selon la seconde conception, contre leurs aînés, les pouvoirs publics et l’école. Comment expliquer cet écart ?
Le moindre des paradoxes n’est pas que c’est précisément ce public le plus informé sur la laïcité qui ne parvient plus à la percevoir et à la définir pour ce qu’elle est censée être. On pourra donc s’interroger sur une possible faillite du système et des programmes éducatifs, peut-être légèrement lénifiants. Le déphasage témoigne assurément un effet générationnel. O tempora, o mores. Rien de nouveau sous le soleil. Le monde appartient à ceux qui en sont l’avenir : une laïcité est morte, vive une autre qui advient. Toutefois, quand l’effet générationnel porte, comme ici, sur un principe ou une valeur fondamentale de la république, le deuil est plus difficile et surtout exige de savoir comment y répondre collectivement et institutionnellement.
Pour résumer, on dit que la jeunesse plaide pour une laïcité plus inclusive. C’est évidemment le ton et l’air de l’époque. La société sera plus inclusive ou ne sera jamais plus juste et équitable. On pourrait dire aussi bien que les jeunes plébiscitent une laïcité moins ou non-discriminante. La laïcité, exclusive et discriminante donc, est perçue comme un principe de division, contre l’idéal républicain. Au lieu d’unir (dans) la nation, elle sépare les citoyens : inversion de la laïcité, ressaisie au prisme de la discrimination.
Le concept de discrimination est devenu incontestablement la catégorie centrale de tous nos discours. Pour s’en convaincre il suffit de se demander, par simple expérience de pensée, si l’on pourrait encore, comme on l’a longtemps fait, juger les faits sociaux sans elle ? La jeunesse a, pour ainsi dire, grandi avec l’expansion de cette catégorie. Toute inégalité passe pour une injustice, qui passe pour une discrimination. L’injustice est évaluée à l’aune de la discrimination et les inégalités d’hier se révèlent n’être désormais que des espèces de discrimination. La laïcité ne pouvait manquer d’échapper au tribunal de la (non-) discrimination, ce qui l’arrache de fait à son contexte d’origine.
La jeunesse aspire, bien heureusement, à vivre en paix, par la tolérance et dans le strict respect du droit à la différence. Mais si aucune différence individuelle ou communautaire ne doit être l’objet d’une discrimination, si la religion est une différence individuelle (le choix ou la foi d’une personne) ou communautaire (appartenance), et si la laïcité “à la française” discrimine les croyants et une religion plus particulièrement, alors il faut corriger inclusivement le principe de laïcité. Le principe de laïcité discriminait à sa façon, mais au sens étymologique, en séparant les églises (principalement l’église catholique) et l’Etat. Désormais, il discrimine (au sens négatif d’une différence de traitement) les personnes parce que la religion semble avoir perdu pour les esprits son influence sociale, susceptible de diviser le corps politique. La religion paraît à la fois vidée de sa substance (le rapport à l’absolu) et de sa puissance (que confère le rapport à l’absolu). Elle est une libre croyance comme une autre, attachée aux personnes, elles-mêmes attachées aux signes par lesquelles elle s’expose. Dès lors invisibiliser les signes religieux dans l’espace public, c’est discriminer les personnes ; et offenser la croyance des personnes — ce qui est potentiellement sans limite —, c’est encore offenser les personnes. Aussi la susceptibilité générale à l’offense de la nouvelle génération (contre leurs aînés) s’accommode-t-elle de l’interdiction confessionnelle du « droit au blasphème » chez les jeunes musulmans (comme leurs aînés). On demandera peut-être si le rapport absolu à l’absolu (la foi) a besoin de signes ostensibles dans l’espace public et si la laïcité pourrait discriminer celui qui prie intérieurement le Dieu de son choix. Mais au jeu de cette question, on risquerait peut-être de s’apercevoir que le principe de laïcité dépend d’une certaine histoire et d’un certaine conception de la religion, pire qu’il est lui-même un concept théologico-politique.
Du moins, il semble que si le principe de laïcité est encore moderne pour la jeunesse, c’est à condition d’être redéfini simplement comme principe de tolérance, seule conforme à une société qui se veut inclusive et non discriminante, c’est-à-dire finalement au modèle communautariste de la société, de sorte que l’enjeu du sondage pointe irrésistiblement vers la question de la nation : communauté de citoyens ou communauté de communautés ?

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