La guerre de l’appropriation culturelle de chacun contre tous

La guerre de l’appropriation culturelle de chacun contre tous
Laurent Cournarie (mars 2021)

Avec quelle facilité déclinons-nous notre identité en disant : “je suis”. Je suis Charlie, je suis Berlin… Finalement je suis un caméléon, ou un perroquet à dire “je suis”. Je suis surtout, de plus en plus, ma race ou celle à laquelle on m’assigne. Un demi-siècle d’anti-racisme au moins, fondé sur les connaissances de l’anthropologie et de la génétique qui ont démontré la non-scientificité du concept de race, n’aura servi qu’à accoucher de ce qui ressemble à un racisme inversé. 
Car je ne suis pas un blanc ou un noir, mais je suis blanc ou noir. Dire je suis blanc ou noir plutôt qu’un blanc ou un noir ou mieux, ni l’un ni l’autre, c’est dire que je suis essentiellement blanc ou noir, quoique je fasse pour me définir ou me construire une identité singulière. La possibilité d’être autre chose, la possibilité même d’ex-ister est conditionnée par la couleur de la peau. Si je suis blanc et que je goûte des cultures musicales afro-américaines, je le fais encore et toujours en tant que blanc. Je m’approprie ce qui ne peut m’appartenir. Je répète le paternalisme et finalement le colonialisme qui me constitue de plus loin que moi et que toute mon ascendance. J’ai beau encourager le dialogue entre les cultures, aimer la diversité, manger, écouter, me vêtir ethnique et cosmopolite ; je ne peux effacer subjectivement ce que je suis objectivement. Je dois tout à mon éducation qui doit tout à la position historique (de domination) du blanc dans le monde. Mes désirs, mes sentiments n’y peuvent rien changer. Je ne peux être blanc et traduire un auteur noir. Je ne peux doubler un acteur noir si je ne suis pas noir. Je dois être interdit de traduction ou de doublage et reconnaître le bien fondé de cette censure — quand, dans le même temps, les plus prestigieuses institutions ou compagnies, décident d’ouvrir leur scène à des artistes non blancs (acteurs, danseurs), y compris pour des rôles de blanc dans le répertoire qui devra, à terme, être réécrit, malgré les réticences encore affichées.
On croit sans doute naïvement que la culture se partage, que la traductibilité est l’essence de toute culture (et le seul universel anthropologique). Mais cette promesse de l’éducation est elle-même un mensonge. D’abord, on confond le concept universaliste-humaniste de culture (les œuvres du passé dont la grandeur les rend dignes d’imitation et d’enseignement) avec le concept ethno-sociologique de culture qui décide de tout (les mœurs et les valeurs d’un groupe). Surtout, le concept humaniste de culture enveloppe le préjugé ethnocentriste le plus pur puisque la croyance à l’universel est la valeur européenne par excellence. Et c’est aussi la valeur la plus idéologique qui soit : l’universalisme culturel en droit c’est, en fait, la domination mondiale de « la pensée blanche ». Si donc je ne suis pas afro-descendant, ma sympathie même pour la communauté noire est illégitime. Etre blanc ou noir c’est une condition intégrale, voire une essence que nul ne peut librement se donner ou s’attribuer.
Tout paraîtra déraisonnable ou, au contraire, justifié dans ce raisonnement. Ce qui est sûr, c’est que, s’il se diffuse, même sans cette radicalité, il risque de segmenter la société et de conduire à une guerre funeste d’appropriation culturelle de chacun contre tous. 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s