Liberté d’expression, religion et islamisme

Liberté d’expression, religion et islamisme
2 novembre 2020
Laurent Cournarie

Dans ce crime odieux et barbare contre le professeur Samuel Paty, tout est politique, par quelque biais qu’on l’aborde. On peut en retenir trois ou quatre seulement : la liberté d’expression, la laïcité, la religion et l’islamisme. Mais ils s’entremêlent désespérément et confusément dans les faits et souvent dans les esprits.
La liberté d’expression est un droit ainsi défini par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. ». Elle est au fondement de toute société démocratique. Mais c’est un droit fragile, sujet à tous les motifs de critique. La liberté d’expression ne s’arrête-elle pas où commence (le sentiment de) l’offense de l’autre ? La liberté d’expression peut-elle être sans limite ?

Pour la liberté d’expression mais…

La caricature est une expression de la liberté d’expression. Une expression particulière, dont l’outrance et l’irrévérence sont la caractéristique principale, pour faire rire et/ou réfléchir (de l’italien caricatura, dérivé de caricare « charger »). C’est un art très français aussi ou inscrit dans une tradition très française de la presse satirique, parfois avec un côté “anar” et même potache. De l’autre côté, Mahomet est le prophète d’une religion qui interdit l’image de Dieu (dans le Coran) et de lui-même (dans les Hadiths). Ici la caricature est une expression de la liberté d’expression ; là elle est une insulte à la foi religieuse.
La contradiction est directe et paraît insurmontable. Ou bien le caricaturiste doit censurer sa liberté d’expression ou bien le croyant doit censurer les moyens de défendre sa foi. Liberté et défense de la liberté d’expression vs liberté et défense de la liberté de la croyance religieuse. 
Pour sortir de la contradiction, on a recourt à la même rhétorique du “oui mais”. On est pour la liberté d’expression, mais on est contre son excès, c’est-à-dire une liberté d’expression sans limite. Ainsi le musulman offensé peut reconnaître la liberté d’expression, sauf pour ce qui touche à sa foi. On a entendu ce discours évoluer. Hier on condamnait l’attentat mais en ajoutant que les caricaturistes l’avaient bien cherché : un blasphème vaut bien un meurtre. Aujourd’hui on condamne toujours l’attentat mais on juge inopportune la republication ou l’utilisation dans l’enseignement des caricatures : la fraternité oblige au devoir de retenue.
Donc on raisonne ainsi : la caricature est une expression de la liberté d’expression, la liberté d’expression est un droit mais ce droit ne peut valoir toujours et partout. Ce n’est pas un droit absolu, seulement une liberté conditionnelle selon l’objet ou le moment. Il y a des sujets interdits ou des occasions périlleuses. Mais si certains sujets sont vraiment interdits, il n’y a jamais de bonnes occasions d’en traiter. Donc l’argument conjoncturel est fallacieux et tombe.
Le musulman offensé peut trouver un allié chez le chrétien : l’archevêque de Toulouse a déclaré après le dernier attentat à Nice, que « la liberté d’expression a des limites », qu’ « on ne peut pas se permettre de se moquer des religions, on voit les résultats que cela donne ». Mais le responsable politique peut reprendre le même refrain. Ainsi du premier ministre Justin Trudeau qui, dans un Tweet, a défendu la liberté d’expression mais en précisant qu’elle n’est pas sans limite : elle ne doit pas blesser « de façon arbitraire et inutiles certaines communautés » avec qui on doit vivre et partager l’avenir. 
Que les religieux se soutiennent n’a rien se très surprenant. Il y a comme un front uni, ou une sainte alliance des religions qui se recompose, malgré les oppositions dogmatiques (Dieu d’Abraham et de Moïse, Dieu de Jésus, Dieu de Mahomet) et malgré les meurtres, si le bouc émissaire peut être la liberté d’expression sans limite. Il y a plus d’affinité entre deux prélats ou fidèles de deux religions différentes qu’entre un prélat ou un fidèle et un caricaturiste de la religion ou un non-croyant. Dans les cours d’école, semble -t-il le prosélytisme va bon train, selon cette hiérarchie : 

bon musulman>mauvais musulman>juif ou chrétien> athée. 

Tout vaut mieux que l’incroyance religieuse et, a fortiori, que la satire de la religion. Donc on assassine dans une église catholique des fidèles au nom prétendu du Dieu d’une autre religion. Qu’à cela ne tienne : l’unité des religions prévaut contre la sécularisation et contre la liberté d’expression sans limite. C’est que toutes les religions font la même analyse de la modernité, depuis les années 1980 : il faut restaurer la place de la religion dans la société en lui redonnant un statut de droit public pour surmonter la crise moderne causée par la sécularisation — ce qui implique de limiter la liberté d’expression, dès lors qu’elle critique la religion. La religion est la solution, la liberté d’expression sans limite le problème. L’excès de religion qu’on appelait jadis la superstition et le fanatisme sa conséquence appartiennent à nos livres d’histoire. Le mot d’ordre a changé de camp. Ecrasons l’infâme de la liberté d’expression irréligieuse.
L’argument a ceci de fâcheux qu’il conduit finalement à expliquer et presque à justifier le passage à l’acte terroriste, en réduisant la différence entre le religieux dit modéré et le religieux radical et le terroriste pseudo-religieux. Car que fait le terroriste sinon prendre au sérieux et au pied de la lettre l’interdit religieux de la représentation du prophète (péché irrémissible dans l’islam) en s’appuyant sur l’obligation de limiter la liberté d’expression formulé par le religieux modéré. Si la liberté d’expression n’était pas sans limite il n’y aurait pas de meurtre pour défendre la liberté de la foi contre la liberté d’expression. Ceci (l’excès de liberté d’expression de la caricature) explique cela (le meurtre).
L’argument du politique (pour autant qu’on puisse en discerner un dans un maigre tweet) est différent, mais de fait objectivement compatible avec l’argument religieux. La liberté d’expression est tolérable si elle n’est pas gratuite. Autrement dit, une liberté d’expression peut être sans limite, si elle n’offense pas. Et elle n’offense pas si elle n’est pas inutile et arbitraire. L’argument est évidemment très contestable.
D’abord une critique utile et nécessaire peut offenser : la vérité n’est pas toujours facile à entendre. La vérité peut être objective, alors que l’offense est toujours subjective. On peut même se sentir offensé là où il n’y nulle injure.
Ensuite l’argument fait apparaître que ce n’est pas l’offense qui est, en réalité, le critère, mais l’utilité et la non-gratuité. Mais qui est habilité à décliner l’utilité ou l’inutilité de telle forme ou expression de la liberté d’expression ? 
Si c’est l’offensé, comme il n’y a pas de limite au sentiment d’être offensé, ou qu’il trouvera toujours des occasions de l’être (après une caricature, une affiche, un mot de trop, etc.), la liberté d’expression sera toujours trop étendue. C’est là un marqueur de l’époque :  it makes me unconfortable. 
Si c’est le caricaturiste, évidemment la caricature est tout sauf arbitraire (elle est commandée par une actualité) et inutile (elle entend dénoncer, faire réfléchir en faisant rire, même jaune). 
Il en va de la caricature comme de l’ironie, un art qu’on disait aussi très français au XVIIIè : elle déplace le point de vue et contrarie le préjugé. Aussi, la caricature ne dérange-t-elle que quand elle s’attaque à sa propre foi  alors qu’elle peut faire sourire et même rire quand elle s’attaque à la foi de l’autre. Donc ce n’est pas la caricature qui est le problème, mais l’attachement exclusif à sa foi. La caricature révèle l’exclusivisme religieux : tout croyant croit à sa religion comme à la vraie. La caricature est bien une expression critique de la liberté d’expression. Et à celui qui condamnerait la liberté d’expression en dénonçant son parti pris, c’est-à-dire, en l’espèce, une islamophobie manifeste, prouverait seulement son ignorance ou sa mauvaise foi, tant Charlie Hebdo a fait des unes à charge contre l’église catholique. Une certaine gauche a converti son anti-cléricalisme d’hier en cause anti-islamophobe, oubliant la satire de la religion de son enfance pour dénoncer seulement l’acharnement contre la deuxième religion en France.


Mais si on remplace “religion” par “communauté”, le raisonnement est strictement le même. Il ne faut pas insulter gratuitement les communautés. De fait, le propos du ministre canadien est celui d’un défenseur du modèle multiculturel de société (Québec), donc de la cohabitation pacifique des communautés qui a pour condition le respect de chacune d’entre elles (laïcité-tolérance). 
Mais c’est bien là le problème. Faut-il respecter une religion (qui est un certain type de communauté : une communauté de foi) ou une communauté en tant que communauté ? Une religion est-elle respectable en soi ou est-ce seulement les personnes qui le sont ? 
Les caricaturistes s’en tiennent à cette différence, conformément au droit : il est interdit d’offenser et d’injurier les personnes, seules dignes de respect. Ce n’est pas le cas pour les religions. On peut les critiquer et même les tourner en dérision, toutes sans exception. Ainsi de la caricature : « C’est dur d’être aimé par des cons ».

C’est une caricature qui, si on l’interprète correctement, ne ridiculise ni le prophète, ni l’islam, ni les musulmans mais seulement les islamistes et le terroristes islamistes. C’est une caricature qui déjoue l’amalgame (islam = islamisme). C’est une caricature  plutôt pro-islam et anti-islamisme. La liberté d’expression peut être radicale mais c’est est aussi un art subtil qui mérite bien une éducation.
Pourtant la caricature déclenche souvent au mieux la désapprobation, au pire de plus en plus souvent, avec ds conséquences funestes, la fureur. Comment est-ce possible sinon que cette différence entre religion et croyants n’est pas comprise, ou qu’on refuse de la comprendre et de se l’appliquer : islam ou islamisme, peu importe, puisqu’il est absolument interdit et blasphématoire de caricaturer le prophète. L’amalgame joue dans un seul sens.

Laïcité, tolérance et école

La laïcité dans son modèle français n’est pas la tolérance ou l’éloge de la tolérance envers les religions. Elle est simplement ce principe qui prive la religion du pouvoir de dire et de faire la loi. La séparation de l’Etat et des églises, ordonnée à cette fin précise, empêche que le théologique ne commande le politique. Toutes les religions sont autorisées et protégées (tolérance) à condition qu’elles renoncent au droit d’être le droit. La laïcité établit que la loi des hommes ne peut être supplantée par la revendication de la loi de Dieu et de la foi religieuse. A  ce titre, le principe de laïcité tient d’un principe politique expérimentale (C. Kintzler) : elle prétend faire société à partir de la neutralisation de toute appartenance et toute revendication d’appartenance à une religion, ou pas.
L’école entretient avec la laïcité un rapport essentiel et réciproque. L’école est le lieu de la transmission du savoir (contre l’ignorance, le préjugé) et, idéalement, de la mise entre parenthèses des déterminismes pour la construction d’un individu libre et d’un citoyen éclairé : l’éducation (fin) par l’instruction (le moyen). 
C’est pourquoi elle se trouve en première ligne contre toutes les tentatives de ceux qui cherchent à maintenir, par tous les moyens de pression, d’intimidation, de manipulation, de réclamation sur les autorités et les services de l’Etat une emprise sur les jeunes esprits. La laïcité par l’école tente d’accomplir et de maintenir la promesse des Lumières : la liberté par le savoir, le savoir par la liberté — apprendre à penser par soi-même, contre la paresse et la lâcheté qui soumettent la liberté à l’hétéronomie. C’est pourquoi l’utilisation de la caricature dans un cours sur la liberté d’expression, dans le cadre du programme national d’instruction morale et civique, est parfaitement légitime.

La religion, la foi et la personne

Peut-on tenir fermement la distinction entre la religion et la personne ? Peut-on critiquer sans limite l’une sans nécessairement injurier l’autre ? L’irrespect illimité contre une religion n’implique-t-il pas fatalement l’atteinte au respect des fidèles de cette religion ?
Le principe de laïcité comporte assurément une forme de violence, à l’instar des droits de l’homme et du citoyen résolument abstraits qui arrachent l’individu à l’ensemble des liens communautaires qui constituent sa vie réelle — cette dénonciation de la violence de l’abstraction des droits subjectifs est le fond de la critique contre-révolutionnaire et réactionnaire. Il oblige incontestablement à séparer ce que l’on croit et qui l’on est , sa foi et son identité.
Or c’est évidemment ce qui est impossible pour un croyant sincère et profond. Pour lui, sa foi n’est pas une opinion externe, accessoire, contingente. Il se définit par elle et à partir d’elle : elle est plus intime à lui-même que lui-même. 
Telle quelle, l’objection est indépassable. La foi est une croyance, mais pas au même titre qu’une simple opinion : c’est une croyance constitutive, existentielle, spirituelle, individualisante. Si la foi se confond avec l’identité personnelle, demander à se distinguer de sa foi, c’est demander à se séparer de soi : renoncer à sa foi, c’est renoncer à (être) soi. Le problème est bien de savoir jusqu’où j’ai ou je suis une (ma) foi ? Et il est impossible de trancher.
Mais on peut déplacer légèrement la question. Tout ce qui heurte la religion de ma foi heurte-il également ma foi et ma personne ? Tout dans la religion est-il foi ? Si la personne tient à la foi, tout ce qui relève de la religion tient-il à la foi ? Le cercle de la foi s’étend-il aussi loin que celui de la religion ? Tout ce qu’enseigne ou impose prétendument la religion est-il digne de la foi avec laquelle la personne peut aller jusqu’à s’identifier ? 

Islam, islamisme et laïcité

D’abord, il faut se rappeler combien le principe de laïcité a été le résultat d’une histoire conflictuelle entre l’Etat et l’Eglise, d’une politique de laïcisation systématique de l’enseignement, de la justice, du droit,… Les républicains menèrent des campagnes de presse très virulentes, au cri de : « le cléricalisme, voilà l’ennemi ». Après avoir hésité à voter la séparation de l’Eglise et de l’Etat parce que le régime concordataire était un moyen efficace de surveiller le clergé, à la faveur de l’affaire Dreyfus, le « bloc des Gauches » décide de frapper les congrégations catholiques dont ils redoutent la concurrence dans l’enseignement, la presse et l’opinion. Elles sont toutes supprimées sous trois mois, leurs biens confisquées et sont, de fait, soumises à un régime d’exception, puisque la loi Waldeck Rousseau sur la liberté d’association, en juillet 1901, avait autorisé aux citoyens la liberté d’association. La loi de séparation est ainsi votée en 1905. Le Pape Pie X est mis devant le fait accompli et refuse. Les relations entre Rome et la République se dégradent et le ralliement des catholiques à celle-ci est brisée pour longtemps. Il n’est pas certain d’ailleurs que le principe de la laïcité soit complètement intégré ou le ralliement complètement assumé par une partie des catholiques, comme l’exprime peut-être la résistance  de celle-ci aux projets de loi sur la famille, la filiation, le mariage. 
Mais si la séparation de l’Eglise et de l’Etat aura fait l’objet d’une lutte intense et entretenu la division profonde des Français pendant plus de cinquante ans, elle est  néanmoins acquise dans le principe : le catholicisme a renoncé à la prétention de la religion à faire la loi. La loi est élaborée par l’intelligence et la volonté générale du peuple par ses représentants élus démocratiquement. La loi politique est humaine : la loi politique est la loi (droit positif). La loi, rien que la loi politique, toute humaine.
Or donc, est-ce que ce régime de la laïcité est compatible avec l’islam, puisque c’est bien finalement cette question qui inquiète et suscite tous les débats ? 
Plusieurs remarques s’imposent. D’abord, si elle n’est pas impossible, rien n’assure qu’elle puisse se faire plus facilement en 2020 que pour le catholicisme en1905. Cette intégration de l’Eglise dans le cadre de la laïcité républicaine a été pour elle une désintégration. On peut espérer que le scénario soit moins douloureux mais rien n’est sûr. Ensuite, le principe de laïcité, tel que défini et rappelé, est une exception française dans le monde occidental et ignoré du monde musulman. Nulle part où l’islam est religion d’Etat, la séparation entre le religieux et le politique n’est reconnue. Enfin, la question est évidemment parasitée par l’islamisme. Aussi faudrait-il plutôt se demander si l’islam dominé par l’islamisme est compatible avec la laïcité ? 
Ici la réponse négative fait peu de doute. En effet, l’islamisme est une politisation de l’islam avec un projet idéologique de ré-islamisation des pays musulmans et d’islamisation des pays non-musulmans. C’est pourquoi, on a raison de dire que l’islamisme n’est pas l’islam, sans qu’on puisse dire qu’il n’a rien à voir avec lui, ni que le terrorisme islamique n’a rien à voir avec l’islamisme. Sur ce point, il est désormais bien renseigné que le terrorisme pratique une stratégie du “management de la sauvagerie” ou de la “gestion de la barbarie”, là où l’islamisme adopte une stratégie soft power de revendication, de pression, d’intimidation constantes pour un islam toujours plus rigoureux appliqué dans la société civile et plus intrusif dans les services de l’Etat. Mais le terrorisme est le bras armé de l’islamisme avec le même dessein de diffuser, d’imposer, d’exporter le (même) islam politique, inconciliable avec les valeurs qui fondent la démocratie française : la laïcité, l’héritage des Lumières, les droits de l’homme et du citoyen, les libertés fondamentales dont la liberté de conscience, l’égalité homme-femme.

Le projet de l’islamisme ou de l’islam politique porte un nom : la Tamkine, qui est de consacrer le pouvoir de Dieu sur Terre, en suivant un programme d’action précis sur le long terme. Hassan al-Banna, le guide fondateur des Frères musulmans le présente sous la forme d’une pyramide. C’est un projet totalitaire qui prévoit et légitime le recours au jihad.
Hassan al-Banna commence son Épître du jihad par cette affirmation : « Le jihad est une obligation pour tout musulman ». Il poursuit, à l’appui de 8 versets et de 321 hadiths : « Allah a prescrit le jihad à tout musulman de manière ferme, inéluctable et inévitable. Il en a appelé de Ses voeux vigoureusement. Il a promis une grande récompense aux moudjahidines et aux martyrs. Ne peuvent atteindre cette même récompense que ceux qui oeuvrent comme eux et qui les prennent comme modèles à suivre dans leur jihad. Il leur a octroyé, ce qu’Il n’a jamais octroyé à d’autres, à savoir de nombreux avantages spirituels et matériels, dans l’ici-bas et dans l’au-delà. Il a fait de leurs sangs immaculés et odorants la caution de la victoire dans ce bas monde et le titre du succès dans l’autre monde 15. » Et en conclusion : « Chers frères, sachez que la nation qui excelle dans la fabrication de la mort, et qui sait comment mourir honorablement, Allah lui offre une vie généreuse ici-bas et la béatitude dans l’au-delà. L’illusion qui nous a tant humiliés n’est autre que l’amour de la vie d’ici-bas et la haine de la mort. Préparez-vous pour une action grandiose et désirez la mort, la vie vous sera offerte ». 
Donc si la politique consiste à savoir qui est ami et qui est ennemi (C. Schmitt), l’islamisme est l’ennemi de la démocratie puisqu’il nourrit un contre-projet de société. L’islamisme n’est pas l’islam si l’on entend par-là l’islam prophétique et apolique, mais est un certain islam s’il est la reprise, sur fond de complotisme, d’histoire coloniale, du vieil islam califal, conquérant, du deuxième califat et des Oumeyyades. C’est cet islam qui domine la scène internationale, porte la voix de l’islam en se faisant passer pour lui. 
Le réformisme de l’islam au XIXè aura été ultra-conservateur, le monde musulman ayant préféré l’islam réactionnaire d’Hassan al-Banna à celui par exemple d’Ali Abderraziq (L’Islam et les fondements du pouvoir, 1925). Ce progressisme conservateur ou ce réformisme rétrograde peut s’expliquer ainsi : si l’islam est la religion vraie et si l’Islam a été une civilisation brillante et rayonnante tant que l’islam était expansionniste, alors il faut, pour surmonter l’humiliation de la colonisation, les errements de la décolonisation et finalement dominer la domination occidentale qui a semé partout le fléau de la sécularisation (occidentophobie) que le monde musulman se ré-islamise en revenant à son origine glorieuse pour finalement reconquérir les territoires perdus de l’islam — ce projet politique s’appuyant finalement sur une « islamisation de la connaissance » dont la cible prioritaire est  évidemment l’école.
L’islam prophétique est parfaitement compatible avec le principe de laïcité, à la différence de l’islam politique de l’islamisme. Mais peut-on si facilement discerner l’un de l’autre ? L’islam politique n’est-il que l’instrumentalisation de l’islam prophétique ? Qu’est-ce que l’islam irréductible à l’islamisme ?
L’islam repose sur la conviction de l’unicité d’Allah (il n’y a Dieu que Dieu), la croyance absolue dans le message du Prophète (par lequel la révélation de Dieu se fait directement). L’islam impose la soumission à Allah, la recherche de la paix avec tous ses adorateurs pour réaliser une œuvre commune qui est l’obéissance à Allah, le respect de ses lois, l’épanouissement de l’esprit et de l’affectivité humaine dans la foi. La véritable communauté est la Oummah qui unit par les liens de la religion, au-delà des nationalités. L’islam apparaît ainsi comme une religion qui prend en charge intégralement toute l’existence individuelle et collective avec une dimension orthopraxique, parfois très scrupuleuse. 
Par comparaison tout le christianisme est résumé dans le Symbole des Apôtres. La foi chrétienne passe évidemment par des rites (le baptême), des célébrations, des prières, des actes (charité). Mais elle consiste essentiellement dans la relation de foi subjective  à Dieu, au Christ, à l’Esprit saint et à l’église. Quand dire : credo, c’est faire religion. Et la loi chrétienne se résume à un seul commandement, aussi peu légaliste que possible : aimer son prochain comme soi-même. 
Etre  de confession musulmane c’est, au minimum, professer publiquement qu’il n’y a Dieu que Dieu et que Mahomet est son prophète, et accomplir cinq prières quotidiennes vers la Mecque, pratiquer l’aumône, le jeune pendant le ramadan et si possible le pèlerinage à la Mecque (les cinq piliers de l’islam). Quand croire, c’est faire acte de soumission, de prière, d’aumône, de jeune, de pèlerinage, et au-delà accomplir bien d’autres dispositions dans la vie courante pour l’exercice du culte, l’alimentation, la tenue vestimentaire … 
Est-ce que la religion chrétienne et la religion musulmane sont une foi religieuse exactement sous le même rapport ? On peut se tromper mais on peut se demander si dans sa réception de l’islam, l’opinion européenne n’est pas victime de deux biais : habituée à évoluer dans une société sécularisée, elle a du mal à comprendre ce retour du religieux dans l’espace social ; et appartenant malgré tout à une civilisation façonnée historiquement par le christianisme, elle projette sur l’islam le type chrétien de la foi religieuse. Si l’islam n’est pas politique en soi, la foi musulmane comporte peut-être des exigences qui dépassent le cadre de la liberté religieuse dans la société civile que le principe de laïcité favorise et garantit. Jusqu’où les multiples réquisitions d’une foi orthopraxique n’engagent-elles pas une politisation de la religion ? L’islam n’a pas besoin d’être politique (islamisme) pour poser des problèmes politiques à la République. Contester des programmes de l’Education nationale, désinscrire les enfants ou justifier des absences pour qu’ils ne participent pas à certaines séances d’enseignements ou à certaines activités, obliger des établissements à des horaires déclarés réservés aux femmes, etc. c’est un activisme ou un militantisme islamique qui investit l’espace public, empêche ou contrarie l’application de la loi, conteste le principe d’égalité homme-femme, impose progressivement à la société entière des règles, voire des coutumes particulières souvent présentées comme des prescriptions religieuses inflexibles et absolues. Si la laïcité accorde le droit de la liberté religieuse en principe, alors elle doit ou devrait  en fait consentir indifféremment à tout ce que l’islam  (ou ce que l’islamisme) prétend être la foi musulmane. Or si la laïcité résiste, c’est donc la preuve qu’elle est intolérante et qu’il y a bien une islamophobie d’Etat. CQFD.

Liberté de conscience et réforme de l’islam

Aujourd’hui le débat sur le rapport entre islam et laïcité tourne autour de deux conceptions de la laïcité (ouverte ou pas) et de deux tentations : ou bien adapter la République à l’islam tel qu’il est interprété et présenté par l’islamisme qui place le texte religieux au-dessus du cadre normatif républicain, ou bien favoriser une réforme de l’islam qui pourrait graviter autour de la liberté de conscience,  essentielle dans la loi de 1905, et dont la reconnaissance pourrait marquer sans conteste la différence entre l’islam (« Pas de contrainte en religion » (Coran, 2, 256) et l’islamisme. 

L’article I de la loi sur la laïcité stipule, en effet, que « La République assure la liberté de conscience ». La liberté de conscience recouvre le droit de ne pas croire, ou de changer de religion — cette liberté de conscience étant selon Jaurès dans une conférence à Castres en 1904, avec la science expérimentale, la conquête décisive de l’histoire moderne entre la Réforme et la Révolution. Or l’islamisme récuse précisément les deux par le contre-projet d’une islamisation de la connaissance et par la non-reconnaissance explicite de la liberté de conscience. Toutes les condamnations à mort (sur la base du hadith apocryphe d’’Al-Bukhâry : « quiconque change de religion, tuez-le ») pour apostasie, dans le monde musulman, en sont la preuve dramatiquement suffisante. Fait significatif : J.-P. Chevènement renoncera finalement en 2003 au projet de faire signer l’UOIF (aujourd’hui MF, Musulmans de France) « les principes et fondements juridiques régissant les rapports entre les pouvoirs publics et le culte musulman » devant le refus de ses interlocuteurs frèristes de reconnaître « le droit à changer de religion ». 
Donc si la société décide que la laïcité ne doit pas à s’adapter à l’islam dans toutes ses exigences, c’est à l’islam de se réformer pour devenir une religion comme une autre, c’est-à-dire une foi libre et non obligatoire, protégée au même titre que l’incroyance ou la possibilité de changer de religion par le principe de laïcité, et donc aussi une religion critiquable et caricaturable sans recourir à la violence.
Le rapport apaisé entre islam et laïcité implique une réforme nécessairement théologique de l’islam par les musulmans eux-mêmes. Cette réforme pourrait avoir lieu en Europe, puisque l’islam dans les pays musulmans est soumis à l’interprétation  la plus rigoriste et/ou politique de l’islamisme. Ce serait un paradoxe heureux : un islam des Lumières à partir du cadre de la laïcité. Si l’islamisme est si agressif envers la République française, outre le principe de laïcité, la loi sur le voile, l’engagement des forces armées en Afrique, c’est aussi parce qu’elle pourrait constituer le cadre d’une critique rationnelle de l’islam dans les limites de la foi musulmane, d’un islam affranchi de l’islamisme. L’islamisme, voilà l’ennemi de la laïcité (mais aussi de la civilisation occidentale). Mais cette réforme ne peut être que longue et difficile, engagée dans une toute autre temporalité que le terrorisme islamiste. 
A quoi donc l’islam doit (devrait)-il renoncer pour être une religion apolitique et spirituelle qu’il est originairement ou pour redevenir l’islam ancestral, traditionnel, paisible des chibanis qu’il était,au lieu de cet islam agitateur, revendicateur, identariste, victimaire et communautaire répandu dans les mosquées et sur les réseaux sociaux  ?
Osons souligner quelques points litigieux décisifs qui obligeraient, contre quatorze siècles de sédimentations, à un travail critique des textes et de l’histoire de l’islam, que des savants de l’islam et des imams appellent de leurs vœux depuis longtemps, mais dont l’audience est faible sous le vacarme des islamistes :
– Le Coran est-il incréé ou n’est-il qu’une écriture humaine de la révélation ?
– La séparation du religieux et du politique est-elle concevable, de l’intérieur de l’islam — même si le Coran présente toujours Mahomet comme prophète et jamais comme roi (« Mohammed est le sceau des prophètes ») et que rien ne permet d’assurer qu’il aurait souhaité un Etat de son vivant ou à sa succession ? Mais le prophète historique paraît bien avoir été aussi un chef de guerre.
– Comment interpréter les versets belliqueux qui prônent la guerre sainte ? Tous ne peuvent recevoir une interprétation spirituelle et ils appartiennent tous à la seconde époque (médinoise) de la prédication du prophète, alors que les versets de la paix appartiennent à la première (mecquoise). Or il est admis, dans l’exégèse islamique, que les seconds ont autorité sur les premiers. Par exemple, le fameux verset de l’épée (« Quand les mois sacrés seront écoulés, combattez les associateurs où que vous les trouviez, saisissez-les assiégez-les, piégez-les » (9, 5) abroge le célèbre verset : « Pas de contrainte en religion » (2, 256). Est-il possible d’abroger le dogme de l’abrogeant et de l’abrogé des traditionnistes ?  
– En l’absence d’une dogmatique établie et d’un clergé (au moins dans l’islam sunnite), et compte-tenu du schisme quasi-originel entre le sunnisme et le chiisme, une orthodoxie de la foi musulmane est-elle possible ? 
– La religion islamique peut-elle reconnaître l’égale dignité des hommes et des femmes, et de tous les humains qu’ils soient musulmans, juifs, chrétiens ou athées sans discriminations de statuts et de droits ?


En attendant, si on aime l’art, la musique, la culture, le savoir désintéressé, la liberté de conscience et d’expression, la démocratie, il nous appartient de défendre directement la laïcité et indirectement l’islam contre l’obscurantisme, le fanatisme, la haine, la duplicité, l’ignorance, le préjugé, en se mettant à l’école de Samuel Paty.

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Texte en annexe : Jean Jaurès, Discours de Castres, 30 juillet 1904

« Démocratie et laïcité sont deux termes identiques. Qu’est-ce que la démocratie ? Royer-Collard, qui a restreint arbitrairement l’application du principe, mais qui a vu excellemment le principe même, en a donné la définition décisive : « La démocratie n’est autre chose que l’égalité des droits. » Or il n’y a pas égalité des droits si l’attachement de tel ou tel citoyen à telle ou telle croyance, à telle ou telle religion, est pour lui une cause de privilège ou une cause de disgrâce. Dans aucun des actes de la vie civile, politique ou sociale, la démocratie ne fait intervenir, légalement, la question religieuse. Elle respecte, elle assure l’entière et nécessaire liberté de toutes les consciences, de toutes les croyances, de tous les cultes, mais elle ne fait d’aucun dogme la règle et le fondement de la vie sociale. Elle ne demande pas à l’enfant qui vient de naître, et pour reconnaître son droit à la vie, à quelle confession il appartient, et elle ne l’inscrit d’office dans aucune Église. Elle ne demande pas aux citoyens, quand ils veulent fonder une famille, et pour leur reconnaître et leur garantir tous les droits qui se rattachent à la famille, quelle religion ils mettent à la base de leur foyer, ni s’ils y en mettent une. Elle ne demande pas au citoyen, quand il veut faire, pour sa part, acte de souveraineté et déposer son bulletin dans l’urne, quel est son culte et s’il en a un. Elle n’exige pas des justiciables qui viennent demander à ses juges d’arbitrer entre eux, qu’ils reconnaissent, outre le Code civil, un code religieux et confessionnel. Elle n’interdit point d’accès de la propriété, la pratique de tel ou tel métier, à ceux qui refusent de signer tel ou tel formulaire et d’avouer telle ou telle orthodoxie. Elle protège également la dignité de toutes les funérailles, sans rechercher si ceux qui passent ont attesté avant de mourir leur espérance immortelle, ou si, satisfaits de la tâche accomplie, ils ont accepté la mort comme le suprême et légitime repos. Et quand sonne le tocsin de la patrie en danger, la démocratie envoie tous ses fils, tous ses citoyens, affronter sur les mêmes champs de bataille le même péril, sans se demander si, contre l’angoisse de la mort qui plane, ils chercheront au fond de leur cœur un recours dans les promesses d’immortalité chrétienne, ou s’ils ne feront appel qu’à cette magnanimité sociale par où l’individu se subordonne et se sacrifie à un idéal supérieur, et à cette magnanimité naturelle qui méprise la peur de la mort comme la plus dégradante servitude.
Mais qu’est-ce à dire ? Et si la démocratie fonde en dehors de tout système religieux toutes ses institutions, tout son droit politique et social, famille, patrie, propriété, souveraineté, si elle ne s’appuie que sur l’égale dignité des personnes humaines appelées aux mêmes droits et invitées à un respect réciproque, si elle se dirige sans aucune intervention dogmatique et surnaturelle, par les seules lumières de la conscience et de la science, si elle n’attend le progrès que du progrès de la conscience et de la science, c’est-à-dire d’une interprétation plus hardie du droit des personnes et d’une plus efficace domination de l’esprit sur la nature, j’ai bien le droit de dire qu’elle est foncièrement laïque, laïque dans son essence comme dans ses formes, dans son principe comme dans ses institutions, et dans sa morale comme dans son économie. Ou plutôt, j’ai le droit de répéter que démocratie et laïcité sont identiques. Mais, si laïcité et démocratie sont indivisibles, et si la démocratie ne peut réaliser son essence et remplir son office, qui est d’assurer l’égalité des droits, que dans la laïcité, par quelle contradiction mortelle, par quel abandon de son droit et de tout droit, la démocratie renoncerait-elle à faire pénétrer la laïcité dans l’éducation, c’est-à-dire dans l’institution la plus essentielle, dans celle qui domine toutes les autres, et en qui les autres prennent conscience d’elles-mêmes et de leur principe ? Comment la démocratie, qui fait circuler le principe de laïcité dans tout l’organisme politique et social, permettrait-elle au principe contraire de s’installer dans l’éducation, c’est-à-dire au cœur même de l’organisme ? Que les citoyens complètent, individuellement, par telle ou telle croyance, par tel ou tel acte rituel, les fonctions laïques, l’état civil, le mariage, les contrats, c’est leur droit, c’est le droit de la liberté. Qu’ils complètent de même, par un enseignement religieux et des pratiques religieuses, l’éducation laïque et sociale, c’est leur droit, c’est le droit de la liberté. Mais, de même qu’elle a constitué sur des bases laïques l’état civil, le mariage, la propriété, la souveraineté politique, c’est sur des bases laïques que la démocratie doit constituer l’éducation. La démocratie a le devoir d’éduquer l’enfance ; et l’enfance a le droit d’être éduquée selon les principes mêmes qui assureront plus tard la liberté de l’homme. Il n’appartient à personne, ou particulier, ou famille, ou congrégation, de s’interposer entre ce devoir de la nation et ce droit de l’enfant. Comment l’enfant pourra-t-il être préparé à exercer sans crainte les droits que la démocratie laïque reconnaît à l’homme si lui-même n’a pas été admis à exercer sous forme laïque le droit essentiel que lui reconnaît la loi, le droit à l’éducation ? Comment plus tard prendra-t-il au sérieux la distinction nécessaire entre l’ordre religieux qui ne relève que de la conscience individuelle, et l’ordre social et légal qui est essentiellement laïque, si lui-même, dans l’exercice du premier droit qui lui est reconnu et dans l’accomplissement du premier devoir qui lui est imposé par la loi, il est livré à une entreprise confessionnelle, trompé par la confusion de l’ordre religieux et de l’ordre légal ? Qui dit obligation, qui dit loi, dit nécessairement laïcité. Pas plus que le moine ou le prêtre ne sont admis à se substituer aux officiers de l’état civil dans la tenue des registres, dans la constatation sociale des mariages, pas plus qu’ils ne peuvent se substituer aux magistrats civils dans l’administration de la justice et l’application du Code, ils ne peuvent, dans l’accomplissement du devoir social d’éducation, se substituer aux délégués civils de la nation, représentants de la démocratie laïque. Voilà pourquoi, dès 1871, le parti républicain demandait indivisiblement la République et la laïcité de l’éducation. Voilà pourquoi, depuis trente-cinq ans, tout recul et toute somnolence de la République a été une diminution ou une langueur de la laïcité ; et tout progrès, tout réveil de la République, un progrès et un réveil de la laïcité. Je suis convaincu qu’à la longue, après bien des résistances et des anathèmes, cette laïcité complète, loyale, de tout l’enseignement sera acceptée par tous les citoyens comme ont été enfin acceptées par eux, après des résistances et des anathèmes dont le souvenir même s’est presque perdu, les autres institutions de laïcité, la laïcité légale de la naissance, de la famille, de la propriété, de la patrie, de la souveraineté.
La religion dans la société
Mais pourquoi ceux qu’on appelle les croyants, ceux qui proposent à l’homme des fins mystérieuses et transcendantes, une fervente et éternelle vie dans la vérité et la lumière, pourquoi refuseraient-ils d’accepter jusque dans son fond cette civilisation moderne, qui est, par le droit proclamé de la personne humaine et par la foi en la science, l’affirmation souveraine de l’esprit ? Quelque divine que soit pour le croyant la religion qu’il professe, c’est dans une société naturelle et humaine qu’elle évolue. Cette force mystique ne sera qu’une force abstraite et vaine, sans prise et sans vertu, si elle n’est pas en communication avec la réalité sociale ; et ses espérances les plus hautaines se dessécheront si elles ne plongent point, par leur racine, dans cette réalité, si elles n’appellent point à elles toutes les sèves de la vie. Quand le christianisme s’est insinué d’abord et installé ensuite dans le monde antique, certes, il s’élevait avec passion contre le polythéisme païen et contre la fureur énorme des appétits débridés. Mais, quelque impérieux que fût son dogme, il ne pouvait pas répudier toute la vie de la pensée antique ; il était obligé de compter avec les philosophies et les systèmes, avec tout l’effort de sagesse et de raison, avec toute l’audace intelligente de l’hellénisme ; et, consciemment ou inconsciemment, il incorporait à sa doctrine la substance même de la libre-pensée des Grecs. Il ne recruta point ses adeptes par artifice, en les isolant, en les cloîtrant, sous une discipline confessionnelle. Il les prenait en pleine vie, en pleine pensée, en pleine nature, et il les captait, non par je ne sais quelle éducation automatique et exclusive, mais par une prodigieuse ivresse d’espoir qui transfigurait sans les abolir les énergies de leur âme inquiète. Et, plus tard, au XVIe siècle, quand des réformateurs chrétiens prétendirent régénérer le christianisme et briser, comme ils disaient, l’idolâtrie de l’Église, qui avait substitué l’adoration d’une hiérarchie humaine à l’adoration du Christ, est-ce qu’ils répudièrent l’esprit de science et de raison, qui se manifestait alors dans la Renaissance ? De la Réforme à la Renaissance, il y a certes bien des antagonismes et des contradictions. Les sévères réformateurs reprochaient aux humanistes, aux libres et flottants esprits de la Renaissance, leur demi-scepticisme et une sorte de frivolité. Ils leur faisaient grief, d’abord de ne lutter contre le papisme que par des ironies et des critiques légères, et de n’avoir point le courage de rompre révolutionnairement avec une institution ecclésiastique viciée que n’amenderaient point les railleries les plus aiguës. Ils leur faisaient grief ensuite de si bien se délecter et s’attarder à la beauté retrouvée des lettres antiques qu’ils retournaient presque au naturalisme païen, et qu’ils s’éblouissaient, en curieux et en artistes, d’une lumière qui aurait dû servir surtout, suivant la Réforme, au renouvellement de la vie religieuse et à l’épuration de la croyance chrétienne. Mais, malgré tout, malgré ces réserves et ces dissentiments, c’est l’esprit de la Renaissance que respiraient les réformateurs. C’étaient des humanistes, c’étaient des hellénistes, qui se passionnaient pour la Réforme ; il leur semblait que pendant les siècles du Moyen Âge, une même barbarie, faite d’ignorance et de superstition, avait obscurci la beauté du génie antique et la vérité de la religion chrétienne. Ils voulaient, en toutes choses divines et humaines, se débarrasser d’intermédiaires ignorants ou sordides, nettoyer de la rouille scolastique et ecclésiastique les effigies du génie humain et de la charité divine, répudier pour tous les livres, pour les livres de l’homme et pour les livres de Dieu, les commentaires frauduleux ou ignorés, retourner tout droit au texte d’Homère, de Platon et de Virgile, comme au texte de la Bible et de l’Évangile, et retrouver le chemin de toutes les sources, les sources sacrées de la beauté ancienne, les sources divines de l’espérance nouvelle, qui confondraient leur double vertu dans l’unité vivante de l’esprit renouvelé. Qu’est-ce à dire ? C’est que jusqu’ici, ni dans les premiers siècles, ni au seizième, ni dans la crise des origines, ni dans la crise de la Réforme, le christianisme, quelque transcendante que fût son affirmation, quelque puissance d’anathème que recelât sa doctrine contre la nature et la raison, n’a pu couper ses communications avec la vie, ni se refuser au mouvement des sèves, au libre et profond travail de l’esprit.
Conquêtes décisives
Mais maintenant, pour le grand effort qui va de la Réforme à la Révolution, l’homme a fait deux conquêtes décisives : il a reconnu et affirmé le droit de la personne humaine, indépendant de toute croyance, supérieur à toute formule ; et il a organisé la science méthodique, expérimentale et inductive, qui tous les jours étend ses prises sur l’univers. Oui, le droit de la personne humaine à choisir et à affirmer librement sa croyance, quelle qu’elle soit, l’autonomie inviolable de la conscience et de l’esprit, et en même temps la puissance de la science organisée qui, par l’hypothèse vérifiée et vérifiable, par l’observation, l’expérimentation et le calcul, interroge la nature et nous transmet ses réponses, sans les mutiler ou les déformer à la convenance d’une autorité, d’un dogme ou d’un livre, voilà les deux nouveautés décisives qui résument toute la Révolution ; voilà les deux principes essentiels, voilà les deux forces du monde moderne. Ces principes sont si bien, aujourd’hui, la condition même, le fond et le ressort de la vie, qu’il n’y a pas une seule croyance qui puisse survivre si elle ne s’y accommode, ou si même elle ne s’en inspire. (…)
Les prolétaires et l’école laïque
Et n’est-ce point pitié de voir les enfants d’un même peuple, de ce peuple ouvrier si souffrant encore et si opprimé et qui aurait besoin, pour sa libération entière, de grouper toutes ses énergies et toutes ses lumières, n’est-ce pas pitié de les voir divisés en deux systèmes d’enseignement comme entre deux camps ennemis2 ? Et à quel moment se divisent-ils ? À quel moment des prolétaires refusent-ils leurs enfants à l’école laïque, à l’école de lumière et de raison ? C’est lorsque les plus vastes problèmes sollicitent l’effort ouvrier : réconcilier l’Europe avec elle-même, l’humanité avec elle-même, abolir la vieille barbarie des haines, des guerres, des grands meurtres collectifs, et, en même temps, préparer la fraternelle justice sociale, émanciper et organiser le travail3. Ceux-là vont contre cette grande œuvre, ceux-là sont impies au droit humain et au progrès humain, qui se refusent à l’éducation de laïcité. Ouvriers de cette cité, ouvriers de la France républicaine, vous ne préparerez l’avenir, vous n’affranchirez votre classe que par l’école laïque, par l’école de la République et de la raison. »

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