Défendre la laïcité pour défendre la république et l’islam contre l’islamisme

Défendre la laïcité pour défendre la république et l’islam contre l’islamisme
Laurent Cournarie — 20 octobre 2020

La vérité factuelle est celle-ci : un professeur, Samuel Paty, a été décapité en pleine rue, au premier jour des vacances de la Toussaint, pour avoir montré un dessin. Il faut dire “décapité” et pas simplement assassiné. Il n’a pas non plus montré n’importe quel dessin mais une caricature de Mahomet publiée par le journal satirique Charlie Hebdo. Il n’aura donc pas été victime de sa pédagogie, que certains jugeront inappropriée, mais d’un attentat terroriste islamiste. Le Tweet qui revendique la décapitation dit :  « De Abdullah, le Serviteur d’Allah, A marcon, le dirigeant des infidèles, j’ai exécuté un de tes chiens de l’enfer qui a osé rabaissé Muhammad, calme ses semblables avant qu’on ne vous inflige un dur châtiment ». Cette décapitation pour une caricature, utilisée dans un cours d’histoire-géographique dans le cadre d’un programme obligatoire d’enseignement national d’instruction civique, vient après une série macabre d’attentats déjà si longue. In memoriam :

1989 : fatwa contre Salman Rushdie, auteur des Versets sataniques
1991 : assassinat du traducteur japonais des Versets sataniques
1993 : tentative d’assassinat de l’éditeur norvégien de Rushdie
1994 : menace de mort contre Ph. Val sur le port du voile
1998 : assassinat de Matounb Lounès, défenseur algérien de la laïcité
2004 : assassinat de Théo Van Gogh, réalisateur de Submission
2005 : menaces de mort contre un journal danois qui a publié 12 caricatures de Mahomet
2006 : menace de mort contre le philosophe R. Redeker 
2007 : procès et plainte de la Grande mosquée de Paris pour « injure publique envers un groupe de personnes à raison de leur religion »
2011 : incendie criminel des locaux de Charlie Hebdo
2012 : attentats de M. Merah à Toulouse et à Montauban contre des militaires et des enfants juifs
2015 : attentats à Charlie Hebdo, à Montrouge et à l’Hyper Cacher
2015 : attaque à Nice
2015 : attaque dans une usine
2015 : attentat dans le que 
2016 : attaque contre un commissariat
2016 : assassinat du Père Hamel
2016 : double meurtre
2016 : attentat massif sur la promenade des anglais à Nice
2016 : tentative d’attentat devant Notre-Dame de Paris
2016 : attaque au couteau en prison
2017 : attaque contre des militaires
2017 : attentat sur les Champs-Elysées
2017 : attaque devant Notre-Dame de Paris
2017 : attentat sur les Champs-Elysées
2017 : attaque contre des militaires
2017 : attaque au couteau dans le métro parisien
2017 : attentat au couteau à la gare Saint-Charles
2018 : attentat au marché de Noël de Strasbourg
2018 : attaque au couteau à Paris
2018 : attaques à Carcassonne et Trèbes
2018 : assassinat de l’officier de gendarmerie Beltrame
2019 : attaque au couteau en prison
2019 : attentat à la bombe
2019 : attentat à la Préfecture de Paris
2020 : attaque au couteau et attentat de rue
2020 : deux attentats dont un à la voiture bélier
2020 : attaque terroriste contre l’ancien local de Charlie Hebdo
2020 : assassinat du professeur Samuel Paty

On ne peut plus ni dire ni penser que l’islam et l’islamisme ne posent aucun problème dans les pays occidentaux, en France notamment, ou que c’est la construction fantasmatique du problème de l’islam, nourri de préjugés racistes, qui est le problème. Combien d’assassinats supplémentaires faudra-t-il encore pour que cessent cette cécité et cette « stupidité volontaire » (P. Lévi) ?
Après l’émotion, la colère, la compassion, la pensée critique doit reprendre ses droits, par exemple en mettant au centre de la réflexion cette question simple : l’islam est-il une religion (monothéiste) comme les autres dont la liberté de culte doit être reconnu et garanti dans la société civile parce qu’elle est une foi ? L’islam ne présente-t-il pas des spécificités théologiques qui, en dehors de la civilisation musulmane où elle est religion d’Etat, rendent sa rencontre avec des sociétés sécularisées tendue ? 
La question est sans doute intempestive mais la pensée ne peut détourner le regard. Dès 1979, M. Foucault notait à propos de ses reportages en Iran que « le problème de l’islam comme force politique est un problème essentiel pour notre époque et pour les années qui vont venir ». Le moins qu’on puisse dire est que le propos était juste et prémonitoire. Peut-on prétendre sérieusement traiter de l’islam aujourd’hui sans aborder le jihadisme islamiste (mais qu’est-ce qu’un jihadisme non islamiste ?) et donc sans soulever le problème des rapports entre islam, islamisme et jihadisme ? 
Le législateur s’interdit de légiférer sur le contenu théologique de l’islam, alors même que chacun se croit assez compétent pour déclarer que l’islamisme n’est pas l’islam. On ne s’autorise pas à dire ce qu’est l’islam à la place des musulmans mais on en sait assez pour ne pas tomber dans l’amalgame. Car il est impossible qu’une religion puisse être terroriste par nature mais seulement par déviation ou instrumentalisation idéologique. Mais qui peut dire ce qu’est le vrai islam ? Existe-t-il une dogmatique islamique et un clergé établi (dans le sunnisme) chargé d’en fixer le contour et le contenu doctrinal ? Ce qu’on observe plutôt, c’est une impatience à dénoncer l’infidèle ou le mauvais fidèle et à lancer  contre eux des condamnations publiques.
Il est entendu que toute religion est politique et que toutes les religions professent la paix et ont semé la guerre. C’est sans exception dans l’histoire. Il est admis que le sens d’un verset varie selon son interprétation. Il est périlleux et vain évidemment d’essentialiser une religion : on gagne toujours à contextualiser, historiciser et à s’imposer le devoir de nuance.
La différence entre terroriste jihadiste et islamisme et islam est facile : le passage à l’acte en est la preuve. Mais entre l’islamisme et l’islam la frontière est peut-être plus floue. Il faut dire qu’on ne sait à quel –isme se vouer, chacun étant déficient, pour nommer le mal : intégrisme, extrémisme, fanatisme, radicalisme, fascisme, totalitarisme, affublés de l’adjectif “islamique” ou “islamiste”. Le terme d’islamisme, difficile à définir, sert à préserver la différence positive de l’islam. Mais « dans quelle mesure exacte l’islamisme est-il la vérité ou, au contraire, la trahison suprême de la religion musulmane ? » (Luc Ferry, Challenges, n° 163, 2001). Le bon sens a du mal à croire que l’islam-isme n’a rien à voir avec l’islam. On ne peut pas davantage affirmer que l’islamisme dans sa version jihadiste est parfaitement conforme avec l’enseignement de l’islam et chercher dans le texte sacré tous les ressorts de l’islamisme. Mais être un croyant c’est croire dans la vérité d’un certain nombre de préceptes ou de dogmes, contenus dans un texte tenu pour sacré (ou établis à partir de son/ses interprétation(s)) et à y conformer sa vie, plus ou moins strictement — de l’islam culturel au piétisme à l’islamisme. Or, a-t-on affaire au même type de religion selon que le texte de référence pose explicitement ou non la séparation des pouvoirs (1), encourage ou non la guerre sainte, se présente comme la parole de Dieu plutôt qu’un texte écrit de main d’homme, engage essentiellement une foi en esprit ou se déploie plutôt comme une orthopraxie communautaire ? Ces différences ne peuvent pas être neutres dans une traduction politique, notamment dans un régime républicain et laïc. 
Si l’on croit que Dieu est l’auteur du texte de sa foi, alors sa loi doit l’emporter finalement sur toute autre. Si des passages disent que la mort dans le combat pour la cause de Dieu mène directement au paradis, même s’ils sont contredits par d’autres sur la tolérance et le respect de la vie (2), le jihadisme dans sa version armée et non spirituelle ne peut être réfuté comme non-islamique. Si le prophète prend les armes après l’échec de sa prédication ou si le messie accepte de mourir pour l’accomplir, si le chef religieux est ou non aussi un chef politique et un chef de guerre, le modèle religieux n’est pas le même. Si le combat de la foi consiste à mourir en martyr en tuant l’infidèle ou à accepter la mort de son persécuteur, la religion est le moyen de la politique ou le moyen de s’en libérer. Dans tous les cas, les possibilités d’exploitation idéologique ne sont peut-être pas exactement similaires. Serions-nous encore victimes d’un vieux fond de culture chrétienne dans notre appréciation de l’islam, d’un “biais” chrétien inconscient dans notre réception de l’islam (3) ?
On incrimine un peu vite les réseaux sociaux comme si ce n’était pas la teneur des messages postés qui étaient malfaisants, comme si ces contenus eux-mêmes étaient déconnectés de toute idéologie, et cette idéologie de toute référence religieuse. On le dit et répète à l’envi, la réponse ne peut être seulement judiciaire et policière, et même juridique : c’est au plan des idées que le combat doit être porté. Et cela passe prioritairement par un travail théologique de l’islam. 
Aussi appelle-t-on de nos vœux un islam des Lumières. Mais on risque encore de se bercer de mots et de se contenter d’incantation. D’abord, par comparaison, y a-t-il eu seulement un christianisme des Lumières ? Les Lumières ont peut-être été paradoxalement possibles dans un monde façonné par le christianisme (séparation des pouvoirs, subjectivisation de la foi, autonomie de la raison), mais c’est contre lui qu’elles se sont constituées, par une lutte militante contre la superstition, premier de tous les préjugés. Il est temps que l’islam accepte à son tour d’être critiqué. L’offense ne peut pas servir aujourd’hui davantage d’argument pour se soustraire au droit de la critique rationnelle, qu’hier l’antiquité ou la majesté des institutions. La séparation de l’église et de l’Etat est le résultat d’une lutte contre le catholicisme, qui aura nécessité la suppression des congrégations. On ne parle que d’histoire et de mémoire mémoire et on a oublié l’histoire conflictuelle de la République et de l’Eglise qui a abouti à la loi sur la laïcité. Et plutôt que d’être fidèle à l’esprit des Lumières, on préfère dénoncer l’idéologie de l’universalisme. 
Ensuite, y a-t-il déjà eu des Lumières musulmanes ? A l’exception du mutazilisme (4) et de son héritage chez les philosophes comme Al Kindi, Avicenne ou Averroès (mais dont la postérité dans une Andalousie peut-être mythifiée sera sans effet profond dans le monde musulman), la thèse d’un Coran incréé est la doctrine majoritaire de l’islam sunnite, ce qui limite sinon l’interprétation non littérale, du moins l’adoption de la méthode d’une herméneutique historico-critique des textes comme les sciences religieuses des autres religions. Les efforts d’ijtihad de libre interprétation des textes coraniques se sont figés très tôt, au XIè siècle. Et la réforme de l’islam (Nahda), initiée au XIXè, aura aussi marqué le pas. Aussi, on voit mal comment une réforme exégétique pourrait prendre de l’essor pour accoucher d’un islam des Lumières, quand les pays du Golf diffusent à partir de leurs universités et de leurs réseaux prosélytes une pensée conservatrice et obscurantiste dans le monde entier. La « communauté » redoute plus que tout la discorde (fitna). Peut-être est-ce de l’Europe que la réforme de l’islam peut venir, en encourageant le pluralisme herméneutique. Mais à condition que la république ne cède pas face à l’islamisme sur les principes démocratiques, l’autorité du savoir, la liberté d’expression.
L’Occident a longtemps vécu sur la certitude que le monde était engagé définitivement dans la voie de la sécularisation et que l’humanité finirait par se passer de l’opium de la religion. Aussi a-t-on mis longtemps avant de prendre la mesure du retour de la religion ou de la « revanche de Dieu ». En outre, la religion musulmane était mal connue, à la périphérie de l’Europe et de son imaginaire philosophique et politique : l’humanité était en marche vers le progrès et le progrès coïncidait avec l’histoire occidentale (occidentalo-centrisme). 
Le jihadisme a tout changé. Il prouve que la religion n’est pas morte, que des hommes sont prêts à mourir pour elle, professant une culture de l’amour de la mort (Ben laden), que la violence donne du sens ou même que la violence répond à une demande de sens, qu’une religion peut proposer une alter-hégémonie face au capitalisme. Les esprits formés aux Lumières ont alors craint en critiquant l’islam de faire le jeu de l’extrême droite. La gauche ou une certaine gauche s’est enfermée dans une sorte de syllogisme du pauvre ou de l’ex-colonisé : être de gauche c’est être du côté des pauvres, des défavorisés, des déshérités ; or les masses musulmanes ont subi la colonisation, l’exploitation, le mépris ; donc la gauche doit défendre les musulmans inconditionnellement. Autrement dit, s’en prendre à l’islam, c’est stigmatiser et insulter la religion des faibles. Et si l’Occident n’est que puissance de domination, alors toute force qui conteste cette hégémonie doit être reçue avec indulgence. De là l’islamophobie, nouveau racisme anti-musulman à combattre, et la remise en cause de la laïcité comme instrument d’assujettissement des musulmans.
L’islamophobie est le concept par lequel l’islamisme a instrumentalisé l’anti-racisme. Or l’islamisme est un séparatisme qui veut conjurer l’intégration républicaine des musulmans. Il faut faire croire que la société est islamophobe pour que les musulmans renoncent à leur intégration. L’islamisme pratique l’autoségrégation en accusant la société d’accueil d’être ségrégationniste. Et si l’islamisme soumet l’institution scolaire à une pression massive et de plus en plus constante, très au-delà des signalements officiels d’atteinte à la laïcité, c’est précisément parce qu’elle est idéalement le moyen de l’intégration et le lieu où l’individu apprend à s’affranchir des déterminismes. 
Les circonstances qui ont conduit en quelques jours à la décapitation de S. Paty, condensent tous les aspects de l’hydre l’islamiste : la contestation d’un enseignement, la construction d’un fait sur le mensonge, l’accusation de stigmatisation, l’intervention d’un islamiste fiché S, la pression sur les autorités, la chaîne du prosélytisme (fille-père-imam autoproclamé), la délation, la diffusion et l’emballement sur les réseaux sociaux.
On ne peut plus tolérer tous les accommodements et finalement la soumission de la pensée à une conception du monde réduite à l’opposition manichéenne entre haram et halal. A quelle régression culturelle est-on parvenu si des enfants dans l’école de la république au XXIème siècle se bouchent spontanément les oreilles aux sons d’une musique, refusent de prononcer le mot “cochon”, de tracer le signe de l’addition, de donner la main à des filles s’ils sont des garçons… 
Il faut faire le deuil des pensées réconfortantes sur la non violence de la foi ou sur une foi modérée (5), assignée à la sphère privée ou, du moins, à l’expression simplement subjective d’une croyance, quand tous le signes attestent, au contraire, une emprise sur les esprits, un prosélytisme dès le plus jeune âge, une volonté d’ostentation, de conquête de l’espace public, un entrisme croissant et systématique dans tous les secteurs de la société civile et de l’Etat. ll faut réarmer sa pensée pour exercer une vigilance laïque contre l’islamisme pour la république et pour l’islam autour de quelques thèses claires (6) dans un débat si embrouillé et malveillant  :

1. L’islam n’est pas l’islamisme mais l’islamisme est un visage de l’islam.
2. L’islam est irréductible à ses textes fondateurs mais ne peut être absous de tout ce qu’ils contiennent.
3. Etre un musulman ne se résume pas au fait d’être musulman, ou sinon il se définit comme soldat de l’islam et alors verse dans l’islamisme, par la propagande ou la guerre contre le non-musulman ou le mauvais musulman : pas de réductionnisme.
4. Il y a des islams et des islamismes.
5. Tout islamisme a pour objectif l’instauration d’un ordre politico-juridique fondé sur la charia.
6. L’islamisme utilise tous les méthodes violentes ou douces pour islamiser la société : prosélytisme (désormais dans la cour d’école), guerre juridique (loi sur le voile), culturelle et médiatique (campagne, manifestation contre l’islamophobie), pression et intimidation, menace physique, action terroriste spectaculaire — le jihad médiatique est la moitié du jihad (Ayman al-Zawahiri).
7. L’islamisme produit des néoracismes : l’hespérophobie (la haine idéologique) de l’Occident et la judéophobie (mêlant antisionisme, conspirationisme antijuif, antismétisme).
8. L’islamisme est incompatible avec une société démocratique libérale et pluraliste.
9. L’anti-islamisme n’est pas de l’islamophobie qui est un concept qui pratique l’amalgame entre la libre critique intellectuelle des dogmes et des pratique d’une religion (l’islam), la critique politique et morale de l’islamisme (jihadiste ou non) et l’appel à la haine et à la violence contre les musulmans en tant que musulmans.
10. L’intérêt de l’islamisme est de faire croire à l’islamophobie de l’anti-islamisme.
11. L’anti-islamisme est une réaction de légitime défense des sociétés démocratiques.

Notes
(1) Evidemment il est impossible de déduire de la phrase de Jésus ni l’histoire et la théorie politiques du christianisme ni la laïcité. Mais elle ouvre la condition de possibilité de la laïcité, ce qu’on ne peut trouver du côté musulman. L’islam pratique l’amalgame du politique et du religieux. Sa résistance à la sécularisation est ainsi résumée par Bernard Lewis : « Dans l’islam, la différence entre l’Eglise et l’État, entre la religion et le gouvernement, n’existe pas alors qu’elle est essentielle dans le monde chrétien. Pendant des siècles, les chrétiens ont été une minorité persécutée, jusqu’à ce qu’un empereur se convertisse et que le christianisme devienne la religion d’un État. Les juifs ont été une minorité persécutée durant l’essentiel de leur histoire. Mais l’islam, lui, a triomphé du vivant de son fondateur. Le prophète Mahomet n’a pas seulement fondé une religion, mais également un État islamique qui est très vite devenu un empire. La séparation de l’église et de l’État, si importante chez les chrétiens, n’existe tout simplement pas chez les musulmans. Etat et église ne font qu’un. Certains couples de mots qui nous sont familiers –comme laïque et ecclésiastique, sacré et profane, spirituel et temporel – n’ont aucun équivalent en arabe classique. Dès le dès le début du christianisme, on distingue très bien Dieu de César. Cette séparation n’existe pas dans l’islam, comme il n’existe pas d’institution autonome qui se concentrerait uniquement sur le religieux, si tenté que l’on puisse appeler l’église une institution. La mosquée est un simple bâtiment, et rien de plus » (« La démocratie est-elle soluble dans l’islam ? », 2011)
(2) Coran, IV, 29-30, II 256, X, 99-100.
(3) On peut évoquer aussi  la manière dont le catholicisme a compris et envisagé son rapport l’islam dans son histoire la plus récente, à partir de ses textes conciliaires. Les documents du Concile de Vatican II traitent peu de l’Islam, dans deux paragraphes seulement. Le § 16 de Lumen Gaudium qui fixe en 1964 la « constitution dogmatique sur l’Eglise » s’attache à définir le statut des non-chrétiens pour celle-ci en suivant une hiérarchie par cercles concentriques autour du noyau des Evangiles. Il y a d’abord le peuple juif à qui l’Alliance et la promesse ont été faites, puis les musulmans et enfin ceux qui, dans l’ignorance des Evangiles, mènent une vie droite. Voici le texte : « Le propos du salut embrasse aussi ceux qui reconnaissent le Créateur et en premier lieu les musulmans, qui, professant avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, qui jugera les hommes au dernier jour ». Donc il y a une communauté reconnue par l’Eglise entre le christianisme et l’islam. Et cette communauté inspire une attitude d’estime qui doit tendre à la réconciliation. C’est le § 3 qui l’exprime clairement : « L’Eglise regarde aussi avec estime les musulmans qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Die, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus ils attendent le jour du jugement où Dieu rétribuera tous les hommes ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne.
Si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté ».  La même année, le pape Paul VI s’exprimait dans le même sens dans sa première encyclique, Ecclesiam suam : « Puis autour de nous, nous voyons se dessiner un autre cercle immense, lui aussi, mais moins éloigné de nous : c’est avant tout celui des hommes qui adorent le Dieu unique et souverain, celui que nous adorons aussi : nous faisons allusion aux fils, dignes de notre affectueux respect, du peuple hébreu, fidèle à la religion que nous nommons l’Ancien Testament ; puis aux adorateurs de Dieu selon la conception de la religion monothéiste — musulmane en particulier — qui méritent admiration pour ce qu’il y a de vrai et de bon dans leur culte de Dieu ; et puis encore aux fidèles des grandes religions afroasiatiques».
Ainsi se dessine une intention œcuménique forte dans le catholicisme moderne. Elle s’appuie en fait sur la plus ancienne doctrine de la praeparatio evangelica. Elle remonte à l’apôtre Paul qui a Athènes devant l’Aréopage soutient que les Athéniens sont les plus religieux des hommes parce que sur un autel on peut lire : « A un Dieu inconnu ». Autrement dit, les Grecs — et à leur suite tous les hommes — ont cherché Dieu et Paul vient le leur annoncer.  Ainsi toutes les religions portent en elles la religion vraie, ou une aspiration au vrai Dieu et c’est le christianisme qui accomplit cette préparation. Ainsi par cercles concentriques on peut disposer d’une classification sensée des religions, du centre à la périphérie : catholicisme, christianisme, judaïsme, islam, paganisme.
Cette volonté d’œcuménisme, cette ouverture au dialogue avec l’islam est désormais l’image commune de l’islam diffusée dans le monde catholique. En 2013 le Pape François en résume la lettre et l’esprit dans son Exhortation apostolique Evangelicum gaudium : « § 252 . La relation avec les croyants de l’islam acquiert à notre époque une grande importance. Ils sont aujourd’hui particulièrement présents dans de nombreux pays de tradition chrétienne où ils peuvent célébrer librement leur culte et vivre intégrés dans la société. Il ne faut pas oublier qu’ils “professent avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour”. Les écrits sacrés de l’islam gardent une partie des enseignements chrétiens ; Jésus-Christ et Marie sont objet d’une profonde vénération, et il est admirable de voir que des jeunes et des anciens, des hommes et des femmes de l’islam sont capables de consacrer du temps chaque jour à la prière et de participer fidèlement à leurs rites religieux. En même temps beaucoup d’entre eux ont la conviction profonde que leur vie dans sa totalité vient de Dieu et est pour lui. Il reconnaissent aussi la nécessité de répondre à Dieu par un engagement éthique et d’agir avec miséricorde avec les plus pauvres.
§ 253 (…) Je prie et implore humblement de ces pays pour qu’ils donnent la liberté aux chrétiens de célébrer leur culte et de vivre leur foi, prenant en compte la liberté dont les croyants de l’islam jouissent dans les pays occidentaux. Face aux épisodes de fondamentalisme violent qui nous inquiètent, l’affection envers les vrais croyants de l’islam doit nous porter à éviter d’odieuses généralisation parce que le véritable islam et une adéquate interprétation du Coran s’opposent à toute violence ».
Dans cette exhortation papale, on retrouve les principaux lieux communs de la conscience catholique et plus largement de l’opinion :
– filiation abrahamique
– admiration de la piété et de la ferveur islamiques
– vénération pour Jésus et Marie, contrairement aux juifs
– reconnaissance de la vertu par l’aumône
– demande de réciprocité pour la liberté de culture des chrétiens en terres d’islam
– proscription de tout amalgame et obligation de distinguer l’islam véritable de sa monstrueuse contrefaçon.
Cette vision de l’islam a sans doute été marquée par le travail au XXième siècle Louis Massignon qui a contribué à diffuser, dans les milieux catholiques, l’idée que l’islam est une révélation biblique, qu’il est authentiquement de filiation abrahamique, et que les musulmans leur sont aussi proches, voire plus proches que les juifs, maintenant en symétrie judaïsme et islam.
(4) Les mou’tazilites « ceux qui s’isolent, qui prennent de la distance », supposaient que le Coran malgré tout avait été créé, que l’homme était doué de libre-arbitre.
(5) Peut-on distinguer l’islam modéré et l’islam radical ou immodéré ? Erdogan définit ainsi sa vision théocratique de l’islam qui pose une contradiction entre islam et laïcité. « Si le peuple le veut, bien sûr que la laïcité disparaîtra. Le fait est que 99 % des habitants de ce pays sont musulmans. On ne peut pas être à la fois laïque et musulman. On est musulman ou on ne l’ est pas. Si l’islam et la laïcité ne peuvent coexister, ils se repoussent. Par conséquent, celui qui affirme “je suis musulman” ne peut dire également que “je suis laïque”. Pourquoi ? Parce que c’est Allah qui est le créateur de l’islam. Il est le seul souverain » (cité par P.-A. Taguieff, L’islamisme et nous, CNRS, 2017, p. 31-32).
Mais même si elle sert des fins de politiques immédiates, régionales mais aussi internationales, vis-à-vis des autres Etats musulmans, cette définition pourrait-elle être désavouée par un musulman dit  “modéré” ? L’oumma reste l’oumma, transnationale qui réagit collectivement quand un de ses membres se sent offensé.
Pour une thèse radicalement critique contre l’idée de religion modérée, cf. Ricard Dawkins, Pour en finir avec Dieu, Tempus, 2016, p. 384 sq.
(6) Cf. P.-A. Taguief, op. cit.,p. 189-194.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s