Le principe (2012)

Le principe

Laurent Cournarie
57 pages[1]

Article intégral


1.     La principialité du principe 
Le principe se dit en plusieurs sens
Nous avons à traiter du principe. Comment nous orienter vers une pensée du principe ? Il faut commencer par le commencement, dit-on. Mais peut-on commencer par le principe ? A propos du principe comment commencer par le commencement ? La question est évidemment paradoxale : le principe est ce qui commence et ce qui commande, selon l’ambivalence d’archê en grec (ou de principium en latin). Le principe est le commencement : au commencement, il y a le principe. Mais c’est précisément cette position du principe que la pensée ne peut adopter : la pensée ne peut pas commencer par ce qui commence (commande). Du moins, la modernité n’a pas cessé de douter de la possibilité pour elle d’adopter la position du principe.
Le problème a d’abord une certaine réalité historique. Aujourd’hui, pour ainsi dire, nous vivons (dans) l’oubli du principe. Le principe a déserté notre monde. Nous vivons dans l’urgence, dans un temps toujours plus court, sous le péril des catastrophes, pour un avenir toujours plus incertain. Les valeurs manquent d’assise, les faits ne résistent pas à leur interprétation. Le seul principe que nos pratiques tolèrent ou imposent est le principe de précaution, principe négatif qui consiste à s’empêcher de faire, faute de pouvoir fonder nos devoirs. Donc à tout le moins, la question du principe semblera une question inactuelle, d’ores et déjà condamnée. Nous appartenons à une autre histoire que celle où la question du principe peut déployer sa puissance ou sa primauté. Le principe vient toujours trop tard. La question du principe est celle qu’on se pose post ex. Autrement dit, il se pourrait que la crise de notre monde (qui est le principe de la modernité, au sens où Montesquieu distingue pour les régimes politiques leur nature et leur principe, c’est-à-dire ce qui les fait agir) soit une crise du concept de principe (cf. St Breton, Du principe, p. 10)[1]. Pour ainsi dire la parole du principe est inaudible à notre monde. Ce que dit le principe est aux antipodes des habitudes qui ont cours : sa majesté, sa transcendance, son retrait et comme son silence sont devenus inaccessibles à la pensée contemporaine. Le post-modernisme est en quelque sorte la traduction, ludique ou désespérée, de la crise du concept de principe. Il n’y a rien de premier, mais tout est déjà l’effet d’un signe, la trace d’une trace. Nous vivons et pensons sous le régime de la secondarité, dans une dérivation sans origine, dans un nomadisme indépassable. S’il y a encore de sens, il n’y a plus de signifié en première ou dernière instance. La chaîne des signes n’a pas de commencement. L’idée d’une primauté dans l’ordre de la succession, l’idée que la chaîne des effets ou des signes se fonde dans une quelconque forme de primauté est désormais obsolète. La mort de Dieu signifie qu’il n’y a plus rien pour fonder ultimement les valeurs. La fin de la métaphysique consiste précisément dans la perte de croyance envers l’idée même de principe[2]


[1]Extraits d’un cours de spécialité (khâgne) sur « Le principe », au programme de l’ENS Lyon en 2012.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s